Ovaire toute la nuit / Musée de l’Ardenne
Du 3 octobre au 29 novembre 2015
Vernissage le 3 octobre à 19h00
31 Place Ducale, 08000 Charleville-Mézières
Ovaire toute la nuit / Musée de l’Ardenne
Du 3 octobre au 29 novembre 2015
Vernissage le 3 octobre à 19h00
31 Place Ducale, 08000 Charleville-Mézières
Vortex en série / Charlotte Monpezat
Vous, je ne sais pas, mais moi, je vois des Vortex partout. Signe du chaos qui semble secouer le monde et que l’on souhaite comprendre, voire organiser? Sans doute. En tout cas, de Anish Kapoor à Nicolas Tourte en passant même par le récent Mission Impossible, les images du moment font volontiers tourner la tête.
Alors, un Vortex, c’est quoi? Et bien c’est d’abord l’acronyme Verification of the Origins of Rotation in Tornadoes EXperiment. Donc une histoire de fluides qui tournent sur eux mêmes et qui permettent de comprendre les tornades et les tempêtes. Formellement, on n’est pas loin des siphons, des trombes, de tous ces mouvements concentriques qui attirent et font peur en même temps. Aspirationnel. Surtout pour les artistes.
Descension, le vortex d’Anish Kapoor dans les… par LeHuffPost
Coriolis Infinitus
Coup d’envoi avec le plus doux et le plus poétique des Vortex du moment, celui présenté par Nicolas Tourte à la galerie Laure Roynette. Dans cette vidéo ronde, encastrée dans un support carré très légèrement bombé, comme pour être plus doux, la pupille est noire, fixe et centrale, pendant que l’iris s’enroule comme un vortex marin, bleu, frais et tempétueux. Vision réflex(ct)ion et embarquement immédiat pour les tempêtes de l’âme et leurs abysses: on plonge direct.
Nicolas Tourte ayant récemment tapé dans l’œil de la Maison Hermès, on verra bientôt ses œuvres chez eux. En attendant, il fait également partie des artistes qui constituent le parcours St Germain en octobre.
Changement d’ambiance. Versailles (enfin… ce n’est pas la première mise en place de l’œuvre, mais bon…), l’expo événement de Kapoor, l’incontournable Dirty Corner, des miroirs qui tutoient le ciel et… un vortex pour nous plonger dans les entrailles de la terre en guise d’adieux. Là, les eaux sont noires, le grondement de l’aspiration est puissant, menaçant et attirant. L’oeil était dans la t(r)ombe, pour le coup et nous renvoie tous à notre statut de Caïns. Allez hop, un peu d’introspection avant le plongeon.
Au-delà des Vortex en bonne et due forme, il y a des near-Vortex. Des formes en creux qui obligent le regard à plonger. Une sorte de rapt formel des yeux.
A observer de près à partir du 3 octobre prochain, les spirales de Berdaguer et Péjus (lauréats de la fondation Paul Ricard et récemment exposés au palais de Tokyo) installées à la Maréchalerie du château de Versailles. Les artistes entendent y présenter “un dialogue entre trois oeuvres qui entraîne le visiteur au sein d’une spirale temporelle et spatiale : “Centrale Spirale”. Ça ne vous aurait pas des airs de Vortex cette affaire ?
A voir notamment la vidéo Timezone, dans laquelle un danseur remonte le temps en arpentant un tas de sable dans le sens des aiguilles d’une montre. Hypnotisant.
Il y a les lits de Lili Reynaud-Dewar aussi. Honnêtement, je ne sais pas où on peut les voir en ce moment, mais ils étaient exposés il y a un an environ par Kamel Mennour, rue Saint André des arts à Paris. Deux lits, partie d’une exposition-installation plus large, qui présentaient chacun une béance abyssale ultra problématique, non?
Bon, je dois dire qu’en plan rapproché, il y avait quand même un truc un peu phallique qui faisait inversion de vortex. Passons.
Rebondissons sur Caroline Corbasson (oui, encore) et ses séries Storm et Holes, en dessin et vidéo. Là non plus, on ne sait pas très bien ce qu’il y a au milieu du fond du trou, mais c’est fluide et ça se précipite vers le bas. Difficile de résister…
Last but not least, en forme de madeleine de Proust ou de “meilleur pour la fin”, cette oeuvre déjà un peu ancienne du britannique Petroc Sesti, l’Elan Vital, présentée à l’espace Vuitton de la rue de Bassano lors de la formidable exposition Turbulence. Une trombe en bonne et due forme, captive à l’intérieur d’une sphère de verre. Exploit scientifique réel, cette œuvre d’art, toute en poésie et mystère, organise et sublime le chaos. Repos.
Format à l’italienne VI
Avec David Droubaix, Jacques Lœuille, Gian Maria Tosatti, Nicolas Tourte
Parcours Saint Germain 2015 / Poésie de la matière
Du 23 au 31 Octobre
Avec : Sylvain Ristori, Pauline Guerrier, Charlotte Charbonnel, Franck Scurti, Leonora Hamill, Sara Favriau, Morgane Tschiember, Laurent Pernot, Alan Goulbourne, Letha Wilson, Lyndi Sales, Stéphane Calais, Maia Flore & Guillaume Martial, Sylvie Bonnot, Arnold Goron, Herbert Hamak, Faz, Romain Sarrot, Marc-Antoine Coulon, Thomas Tronel Gauthier, Daniela Busarello, Janaïna Milheiro, Noëlle Dassa, Timothée Chaillou, Melindagloss, Moonassi, Sara Barcaroli, Laura Bonnefous, Manu Fauque & Victoire le Tarnec, Nicolas Tourte, Franck Loret, Josep Llorens Artigas, Christophe Herreros, Charlotte Cornation & Alexandra Loewe, Mathilde de l’Ecotais, Mathieu Roquigny,
Vernissage le jeudi 22 octobre de 18h à 21h
Coton Doux 68 rue Mazarine – 75006 Paris
Télécharger le communiqué de presse ici
Je pensais pouvoir me dévouer pleinement à “apogée” mon dessein initial, durant les 3 mois de résidence qui m’étaient octroyés. Grâce aux propriétés aléatoires de mon emploi du temps, je fus sollicité par d’autres projets à la même époque, ceux-ci furent considérablement influencés par mon séjour romain.
Les phases de travail ayant subi cette contamination ont débuté par ma présentation au festival Interstice (Caen, France) organisé par la Station Mir. J’ai investi la grande galerie de l’ESAM (École Supérieure des Arts et Médias), qui est un espace tout en hauteur avoisinant les 160 m² au sol.
La proximité du Tibre lors de l’élaboration de ces esquisses s’est traduite dans la gestation de mon installation vidéo “Lupanar”, qui est un circuit fermé dans lequel s’écoule virtuellement un torrent, qui ondule dans l’espace d’exposition et se dénoue sur plus de 40 m de long.
J’ai l’habitude d’emmagasiner des images fixes et animées provenant de mon environnement immédiat. L’atelier Wicar se trouvant proche des rives du fleuve, je ne pouvais que focaliser sur la violence de certains de ses segments. Lors de ma venue, les fortes pluies lui permettaient un contraste de niveaux impressionnant. J’assimilais à ce fleuve érectile des bribes de mon voyage récent au Mexique (en me remémorant l’aspect calligraphique de bas-reliefs dans lesquels l’image du serpent est très présente). Le titre de cette installation vidéo est venu à la lecture d’un ouvrage évoquant la vie à Pompéi avant l’éruption du Vésuve.
Une accroche notable dans mon séjour romain est la confrontation à la forme hexagonale. Dès mon entrée dans l’atelier Wicar, le jour de mon arrivée, en ouvrant pour la première fois la porte, la façade de la serrure est tombée sur le carrelage aux joints friables : il m’a semblé amusant de prendre la chute de cette pièce métallique comme un signe. J’ai naturellement pris cette forme à partie pour débuter mes essais plastiques.
Un peu plus tard, alors que je me baladais sur les bords de la Méditerranée, la lumière était mauvaise et la zone parcourue ennuyeuse. J’activai l’application Maps de mon téléphone et fis défiler le rivage à grands coups d’index. Quelle ne fut pas ma surprise lorsque je découvris une surface hexagonale, marquée comme une immensité lacustre (Jung es-tu là ?). Il s’agissait du lac de Trajan, qui allait me permettre de développer l’idée de ma prime intention.
Celle-ci muta vers une uchronie concernant l’un des premiers modèles de logistique portuaire. Le résultat fut une maquette en carton plume transposée plus tard en marbre (en image dans le dossier Dropbox). Une autre est à l’étude, dressée comme un bouclier-écran sur lequel est projetée une texture vidéo en travertin.
À la même période, et toujours dans le même registre formel, je générais un projet d’élévation à section hexagonale pour la FEW (un parcours d’art contemporain à Wattwiller, France). Lors d’une interlude romaine, je découvris le lieu qui m’était destiné : celui-ci était pourvu d’un sol composé d’anciennes tommettes de terre cuite… hexagonales.
C’est à la fois frustrant et très stimulant. Frustrant car je n’ai pu séjourner que la moitié du temps qui m’était incombé, car je devais nourrir d’autres projets. De plus, je me suis réellement senti chez moi : c’était très étrange de rendre mes clés. Stimulant car la ville recèle de mille et une merveilles à explorer, c’est l’occasion de s’imposer un mode de vie déambulatoire qui permet de découvrir les hauts lieux du patrimoine romain, mais également les endroits délaissés par le regard humain, ce que j’affectionne particulièrement. Je pense par exemple à une prise de vue que j’ai opérée dans les jardins de la villa Borghese (Monolithe, 2015). Il y a une infinité de niches discrètes qui peuvent, le temps d’un changement de point de vue, faire sens et faire écho à notre mode de vie parfois absurde, si on se donne le temps de se détourner des points d’intérêt touristiques.
Dans un second temps, c’est le fait de pouvoir entrer dans une mécanique de travail impassible, rester concentré sur un objectif. Faire l’impasse sur les besoins en sommeil, en calories. Entrer dans un état proche de la transe. Émerger après quelques jours et comprendre, un peu déboussolé tout de même, que cette nouvelle vie se mue dans un autre quotidien, qui à son tour peut se balayer en quelques heures d’avion, en rentrant chez soi et en s’y trouvant étranger.
Même si de prime abord l’utilisation de la vidéo semble prendre une grande place, je dirais que tous les médiums (excepté la peinture que j’ai mise de côté il y a plus de 10 ans) m’amènent à ce sentiment, à condition de les alterner. Je suis quelqu’un qui se lasse vite des choses. Je passe énormément de temps sur l’ordinateur, mais je dépense également beaucoup d’énergie en dessin (que je ne montre que très rarement), mais également en sculpture et en volume. Ce que j’apprécie dans la pratique physique de cette dernière, c’est l’état méditatif qu’elle me procure, car une fois l’idée circonscrite, je me mets à la tâche presque machinalement et, en parallèle de cette réalisation physique, je pense à un autre projet et résous des problèmes annexes.
J’aime cette idée d’être mon exécutant tout en me détachant de la question technique, une fois que le processus de réalisation est résolu bien sûr. J’aurais donc beaucoup de mal à choisir entre tel et tel média. De plus, j’ai le sentiment, tout en ayant conscience de ne pas être un artiste conceptuel, que l’idée est maîtresse de l’œuvre bien avant sa coquille, sa texture avec laquelle elle est proposée, ce qui d’ailleurs m’amuse beaucoup.
Si toutefois j’étais contraint de choisir, à la minute où je réponds à cette question, j’opterais pour la prise de vue photographique, car outre le fait de fixer des images, elle me sert à prendre des notes : ready-made inavoués, idées, glissements de terrain dans l’espace domestique… Ces éléments constituent des bases de recherche et ont plus de valeur qu’une œuvre terminée, que je pourrais refaire si elle venait à manquer.
Oui, les ready-made sont omniprésents mais jamais présentés à 100 % comme tels : il y a toujours une modification plus ou moins subtile, qu’elle soit d’ordre mécanique, virtuel ou formel. Par exemple, dans “Hyperventilation”, un mécanisme rend vivante la boîte de jus d’orange en carton qui se gonfle et se dégonfle. Dans “Punish Yourself”, les tréteaux sont siamois et l’un d’eux subit un léger affaissement. Il me semble toujours très intéressant d’augmenter un objet, de le détourner afin de le questionner, même si la pratique initiée par Marcel Duchamp est désormais séculaire.
Je ne sais pas si l’on peut parler de “maîtres”, mais les artistes que j’affectionne proviennent de domaines très variés. Parmi les plus anciens, je pense à Albrecht Dürer et Jérôme Bosch (surtout la partie droite du Jardin des délices). Lorsque j’étais étudiant, j’étais proche du travail de Pierrick Sorin, j’aimais les premières vidéos de Bill Viola (The Reflecting Pool, Anthem) et les Cremaster Cycle de Matthew Barney, les projets sur l’eau de Fabrizio Plessi, l’univers acidulé de Pipilotti Rist, les dolls de Tony Oursler, la carrière de Louise Bourgeois… J’avoue m’arrêter souvent devant les œuvres de Donald Judd dont l’épure m’apporte beaucoup de quiétude. En ce moment, je suis le travail d’Éric Tabuchi, qui oscille entre photographie et pratique du volume.
Récemment, j’ai trouvé très juste la pièce d’Aristarkh Chernyshev, “Jesus Touch” : un crucifix constitué de cinq écrans tactiles dans lequel on peut faire défiler une série de crucifixions appartenant à l’histoire de l’art. Il y a également la peinture de Stéphane Balleux, les réalisations de Laurent Tixador…
Mon intention est d’augmenter l’objet d’une part de jeu. Je crée une forme autonome, qui est scrutée dans l’espoir d’une évolution, d’un dénouement, qui n’arrive jamais. C’est une catégorie de collage à dessein hypnotique. Un moment d’égarement poétique vécu, déclenché par une situation absurde qu’il m’est possible de transmettre.
De permettre à un mouvement, à une scène de se répéter à l’infini sans avoir à donner un début et une fin. Faire abstraction d’un scénario tout en ayant tenté d’en établir un.
Mon esprit sature d’envies, ce qui les draine en ce moment c’est la réfection d’une ancienne usine, qui à terme est destinée à un nouvel espace de travail. Gagnant en place, j’imagine des projets d’atelier plus ambitieux. Je réfléchis à une nouvelle organisation dans mon fonctionnement.
J’aime varier les approches, de ce fait je débute une collaboration avec un metteur en scène (Laurent Hatat) sur une pièce de théâtre écrite à la base de la nouvelle de Nancy Huston, Une adoration.
Plus tard je souhaite réaliser un film.
J’ai un projet d’exposition au musée de la Piscine (Roubaix, France) axé sur la commémoration de la Grande Guerre, y seront déployées des pièces déjà produites, dont POW (en image dans le dossier Dropbox), avec une œuvre spécialement imaginée pour les lieux.
J’ai débuté une série de trente photomontages nommés “Vues stratigraphiques”, un travail sur la strate, le paysage et la répétition et j’attends la réponse d’un projet d’exposition “hors les murs” en collaboration avec la galerie Laure Roynette (Paris) qui me représente.
All is true!
Voici un artiste-bricoleur qui a plus d’un « trou » dans son sac. Avec une économie de moyens et une dépense considérable d’énergie il s’amuse avec les images (photos, montages, vidéos), les codes, les mots, l’histoire de l’art et l’histoire du monde. Il s’engouffre dans la moindre faille pour nous proposer un travail des profondeurs sans compromis.
Nicolas Tourte vit à Lille et est représenté par la galerie Laure Roynette à Paris. Il a exposé en Europe, notamment en Belgique, mais aussi en Asie et au Mexique.
La représentation récurrente du trou qu’il soit ouverture, faille, fissure ou orifice, est un élément que l’on retrouve souvent dans ton travail, c’est un choix conscient, une véritable volonté d’exploiter le vide ou un pur hasard?
Par quel trou commencer ? étrangement ce mot ne m’inspire guère, ne serait-ce que par sa consonance, je préfère en effet ses synonymes. Ses représentations dans l’art sont souvent préméditées. Ce qui m’intéresse moi ce sont les nombreux orifices du corps humain qui assurent son fonctionnement, soit par automatismes, soit par actions conscientes. Le corps humain est une machine vieille comme le monde, dont l’efficacité repose en partie sur des orifices. L’ouverture ne concerne pas seulement l’esprit mais aussi l’enveloppe charnelle! Si vous privez un homme de quelques orifices, il dépérit rapidement car tout transite par là, fluides sexuels, oxygène, nutriments … Ce n’est donc pas toujours un hasard !
Pour toi c’est quoi un orifice ?
C’est à la fois une possibilité de fuite poétique, un puits des possibles. Un creuset dans lequel il fait bon se laisser aller aux expérimentations les plus tièdes. Invoquer une alchimie des plus sombres. À l’encontre d’une « happy end », c’est aussi une fin en cul-de-sac, le trou noir toujours prêt à engloutir la moindre des espérances.
Pourquoi retrouvons- nous la bouche dans plusieurs de tes pièces ? Le lien entre la bouche et la parole est évident, mais encore ?
Souvent dans mon travail la parole passe en arrière-plan, même si certaines paires de lèvres émettent des sons et dialoguent entre elles, je focalise plutôt sur les possibles entrées / sorties qui transitent par là. C’est pour moi une masse pulpeuse aux diverses fonctions. L’interstice buccal peut être le lieu de la libre circulation de mucus, c’est aussi la lisière d’une forêt à l’écosystème varié , la limite psychologique d’un danger immatériel, le portail du fantastique. Quand j’aborde la bouche et sa périphérie, je visionne des séquences cinématographiques où là aussi, visuellement et symboliquement, la bouche crève l’écran. Soit elle me renvoie vers quelque chose d’érotique, soit elle participe à une action marquée par le combat.
L’embouchure de ce passage aux embruns visqueux est l’entrée de l’appareil digestif, là où la salive débute le travail de démantèlement des aliments telle une formidable décharge prête à tout transformer, trier, recycler.
Le trou est-il un moyen de détourner les codes? Si oui, ces détournements sont-ils une volonté d’iconoclaste revendiquée?
C’est surtout une phase d’approche qui stimule mon imaginaire et peut faire de même avec celui du spectateur. J’admets volontiers aimer chatouiller les quelques mœurs fossiles encore vivantes mais cela ne constitue pas l’essence de ma démarche artistique. Si je détourne certains codes, sans jamais vraiment tomber dans le trou, c’est surtout pour aborder la question du beau.
Par exemple, j’ai travaillé avec une infirmière à domicile qui me contactait lorsque des cas avancés de plaies étaient susceptibles de m’intéresser. La plaie est elle aussi une ouverture, un trou. Je les photographiais alors, comme l’on peut s’émerveiller devant une fleur. Pour conclure je dirais que ce qu’il y a de plus important est de trouver non pas un sujet pouvant heurter ou déstabiliser autrui mais de tenter de faire s’interroger l’autre sur ce qu’on lui a appris à trouver beau, délicieux et enchanteur. Le concept du beau est fluctuant, lié à une époque, un milieu, à des critères et dépend de celui qui regarde.
L’utilisation fréquente de la vidéo, des images en boucle et/ou répétitives t’apparaît-elle comme une façon d’échapper au vide?
C’est amusant que tu me demandes cela alors que j’ai en partie débuté l’exploration abyssale du médium vidéo afin de gagner de la place dans le studio que j’habitais, lorsque j’étais étudiant, en 2002!
Traiter des images en boucle évite de donner un début et une fin à une séquence animée. J’ai pourtant souvent essayé de construire des narrations, des expérimentations de longue durée. À chaque tentative je réduisais, coupais, samplais et focalisais sur un instant rémanent comme s’il s’agissait de rythmer une obsession mécanique résiduelle. L’envie demeure cependant de générer une forme de long métrage…
Si toutes ces extractions, ces images vidéo (qui la plupart du temps sont sonorisées), emplissent les espaces d’exposition jusqu’à épuiser et agacer par leur répétition les personnes qui y travaillent, elles retiennent quelques minutes les spectateurs qui vivent un moment de flottement durant lequel le dénouement reste clos, puisque sans cesse recommencé.
Quelle est la place du vide dans ton travail sur les échelles et les proportions, la micro et la macro ?
Le vide m’attire, il me donne une soif d’exploration et d’aventure au-delà d’une géographie des sentiers battus. Dans les rapports d’échelle sur lesquels je travaille, notamment dans mes « paysages microcosmiques », je recréé des vues, des mondes, j’interprète des paysages naturels que j’ai pu visiter ou découvrir dans les livres ou au cinéma que j’intègre à une vision fantasmatique. Je crée des grottes, des gouffres, des cratères, des ruines. Tout cela est encore très lié à la thématique de la faille, du vide, du trou.
Le trou génère-t-il une angoisse pour toi?
Non, pas particulièrement. Ce qui m’angoisse c’est lorsque je tombe sur un reportage évoquant la raréfaction d’une niche écologique ou portant sur l’extinction d’une espèce animale ou végétale. En revanche je me réjouis du fait qu’il puisse devenir un terrain anxiogène pour le spectateur.
Peur du vide?
Non. Je peux m’y jeter
Les matériaux que tu utilises sont très ancrés dans notre quotidien et sont assez prosaïques (bac de douche, poubelle, pince à linge…), fais-tu un lien entre ta démarche et le mouvement du pop art ? Si oui lequel ?
Je ne fais qu’instaurer un dialogue avec ces formes, même si elles appartiennent à l’ordinaire et font l’objet d’une consommation de masse, je ne me sens pas proche du pop art, même lorsque des clins d’œil évidents émergent de mon travail. (Ventis Slow).
Je place de manière plus ou moins subtile des références empruntées à l’histoire de l’art dans ma production et je dois avouer qu’il m’est agréable de brouiller les pistes avec ce genre de relectures.
Que penses-tu du sujet de philo de cette session 2014: Les œuvres éduquent-elles notre perception?
La question est compliquée car la perception dépend de nombreux paramètres et surtout de l’individu qui perçoit! L’art est un langage à la fois universel et élitiste qui va effectivement introduire des parasites dans la façon d’appréhender, de lire le monde et cela à différents degrés.
Sans vouloir tomber dans un populisme dénué d’intérêt je trouve important de donner une première couche de lecture accessible. Une clé enfuie superficiellement dans le sable d’un bac sur lequel il suffirait de souffler pour accéder aux premières strates. D’où la récurrence d’éléments familiers, domestiques, dans mon travail
Micro-détail et gigantisme du sens / Philippe Boisnard
Le téléphone portable est dénoncé comme cet oeil de trop, oeil s’immisçant là où on ne l’attend pas, oeil animé par la curiosité, voulant happer par son optique ce qui n’aurait jamais du être fixé, puisque devant disparaître dans le flux du temps. Le téléphone portable pourtant s’est vu doté peu à peu d’optique de plus en plus puissante, dépassant largement même, les normes des premiers appareils photographiques numériques du marché, lors de leur sortie. Solécisme de l’homme : fascination de ce qu’il critique, aspiration à s’engouffrer dans ce qu’il dénonce.
C’est sans doute cela, cette possibilité offerte par le téléphone portable qu’a su apprécier et explorer Nicolas Tourte. Depuis longtemps, la photographie, avant d’être représentation, pour ce photographe est le lieu de la composition d’une sur-réalité qui échappe à la seule captation du présenté. Travaillant sur des paradoxes, sur l’hétérotopie — de la mise en tension d’espaces hétérogènes — il fait l’expérience du croisement du réel et de l’imaginaire, en quelque sorte il se fait l’écho de ce qu’écrivait Lautréamont par rapport à la beauté : « la rencontre fortuite d’une machine à coudre et d’un parapluie sur une table de dissection ».
Nicolas Tourte aime ajointer et créer des jeux de dimension, bâtir des correspondances entre des éléments hétérogènes voire hétéronomes, ne répondant pas de même logique esthétiques et de sens. Un cercle rouge, ancienne assise de tabouret, surface grise de ciment, support blanc croisé PVC d’une fenêtre ayant perdu ses vitres. Cette capacité loin de pouvoir être réduite à la seule optique photographique tient chez lui d’une poétique de la vision, de cette tension esthétique du sens qui fait que face à l’être, émerge du non-être des champs possibles relationnels. Avec le téléphone portable et sa saisie immédiate, non retravaillée, cet horizon de sa création loin de se réduire, a trouvé le champ immanent d’une pratique atypique de la saisie du flux. Le montage n’est plus celui du collage numérique, n’est plus celui de la mise en perspective de silhouettes anthropoïdes lilliputiennes dans des univers gigantesques, mais il est celui qui se donne à voir, qui se jette à la figure.
Poursuivant sa mise en évidence des paradoxes, des compositions hétérotopiques, il a su saisir dans l’instantané de ce qui a lieu les diffractions du réel et ceci jusqu’à la possible abstraction des éléments, qui encadré dans l’espace photographique ne sont plus présents dans un contexte, mais sont redéfinis, parce qu’orphelins de leur présence, selon de nouvelles parentes. Un cercle orange lumineux, une sorte d’iris dont la pupille serait incandescente, l’oeil du cyclope nous regarde du fond de son obscurité.
Une femme avec une poussette, partant du champ, s’éloignant, en premier plan la rondeur d’amuse gueule apéritif ou de cacahouètes soufflées, suivis de pains secs. Scène de trottoir, où pourtant les deux plans, le proche et le lointain, irrémédiablement se détachent, non seulement par leur motif esthétique, verticale des jambes contre horizontale des petits sphères, noir des couleurs de la robe de la femme contre orange doré des amuses gueules, mais aussi par leur sens, par l’indifférence qui existe entre ces deux présences : l’une, celle de la femme qui s’éloigne, l’autre immobile, celle du motif.
De même, là, cadre d’une surface de ciment, perlé en sa chair de petits cailloux. Cadre de la fixation bétonnée (mur ? trottoir ?) et en son centre, le cercle d’un tube de métal rouillé et découpé. En son milieu un monde en devenir, monde végétal de quelques herbes qui s’aventurent à exister, d’une mousse vert sombre qui se répand et crée les conditions d’une vie au milieu de ce désert de macadam. Paradoxe d’une vie qui repousse le cadre de la nécessité, qui invente son monde, et son devenir esthétique dans le désert de l’impossible.
Deux photographies qui par leur composition interrogent en quel sens notre réel, qui nous semble toujours homogène, parce que tourné vers nous, parce que donné synthétiquement dans une synthèse d’aperception, pourtant est bien un agrégat d’éléments qui dans leur tension, dans leur improbable relation, pourtant crée du poétique.
Heidegger disait poétiquement dans L’expérience de la pensée : que monotone était le chemin du simple pour celui qui était pris par le cours d’un monde dominé par l’essence de la technique. Monotone, car les différences n’apparaissent plus, seraient effacées par une forme d’insensibilisation progressive de notre capacité à apercevoir, à nous laisser toucher par ce qui survient, parce ce qu’il y a. Ces deux photographies nous introduisent justement dans la surprise perpétuelle du simple, de ce qui se plie et se déplie dans la chair du réel et que seul un regard qui se laisse aller et qui sait prendre son temps, réussit à voir.
Ici encore, Rideau de fer, gris, élimé par le temps, et comme un reste incongrue, l’encart d’une affiche orange vif, avec ce simple motif à lire : live.fr. Deux réalités collées l’une à l’autre et qui s’entre-choquent. Là aussi : paysage neigeux d’une mousse de protection en premier plan, avec pour horizon, non pas des montagnes, mais le désordre des files et des tome d’une batterie électronique. Blanc contre gris noir, l’écart devient le motif même de la photographie.
Chaque photographie expérimente la notion d’écart de réel, met en exergue la composition hétéroclite du donné inaperçu. Le motif central ne serait pas ainsi le simple donné matériel, mais la force esthétique de la relation des donnés. Une sorte de lien spirituel entre des éléments hétéroclites pouvant aussi bien jonchés le sol, se répandre contre un mur, ou bien encore être le résultat d’altérations, de lacérations, de décompositions.
C’est pour cela que la perspective est essentielle dans tous ces jeux d’éléments. La perspective : à savoir l’échelle. Si pour une part la photographie par son encadrement réduit toute échelle, elle peut aussi par la décontextualisation de sa capture faire advenir une échelle qui était inaperçue. Des monolithes ancestraux s’érigent au coeur d’une coure murée de brique. Ces formes longues, proches de la forme biologique de la patate donne leur mesure à tout ce qui est vu. Quelle est leur taille ? Sans doute petite comparée à la grille qui les jouxte sur le bord droit. mais là, seulement là, dans la vue, nous les découvrons comme des statues de l’île de Pâques, elles deviennent les traces ancestrales d’une civilisation perdue, dont il ne nous resterait que les vestiges d’une religion dont nous ignorons désormais toutes les arcanes.
Le monde se plie et se redéplie, retrouve ce qu’il est et qui n’est pas vu. Il nous donne à voir par cette saisie, ses distorsions, ses inversions. Monde reflets, une invisible glace s’étant glisser sur une suite de tables, celle-ci se réfléchissant et se dédoublant, recto et verso de réalité. La photographie n’est plus inscrite ainsi dans la représentation, mais elle explore l’invisible jeu des angles du sens. Passionné de détails, clamait Nietzsche. Cette passion est à bien comprendre. Être passif face aux détails, se laisser toucher par leur saillie, leur incise, leur danse et leur choc, leur perturbation, leur vibration atomique qui molécularise des compositions inusitées.
Le sens née de cela : de cette vie infinie qui tisse un réel hétérogène. L’oeil photographique, ce troisième oeil spirituel de la pensée, est ce qui capte en-deçà de toute fixité de la signification prédonnée par le monde social et rationnel, la poétique sur-réelle. La photographie est alors espace de liberté, espace de vie pour le sens, croisée du visible et de l’invisible.
Interstice / Station Mir / Galerie de l’ESAM, Caen
du 28 AVRIL AU 16 MAI 2015
Avec : Nicolas Tourte (FR) Heewon Lee (KR) Julien Poidevin (FR) Aernoudt Jacobs (BE) Cécile Beau & Nicolas Montgermont (FR) Arno Fabre (FR) Martin Messier & Nicolas Bernier (CA) Franck Vigroux (FR) Figure 8 Back To Back Royce / La Vitrine (FR) Nicolas Talbot (FR) T.M. Project (FR) Herman Kolgen (CA) Yann Leguay (FR) Hibou Blaster & Loup Blaster (FR) Patcho (FR) Julien Poidevin (FR)
Wanderland / Hermès – Saatchi Gallery, London
Commissaire: Bruno Gaudichon / Scénographie : Hubert Le Gall
07/04 > 01/05/2015
Transfigurations / Julie Crenn
(texte écrit à l’occasion de l’exposition Nicolas Tourte au Musée de Louviers)
Avec une économie de moyens et l’élaboration de processus visuels apparemment simples, Nicolas Tourte parvient immédiatement à nous faire entrer dans son univers où nos repères et codes sont subtilement modifiés. Un monde parallèle et décalé où chaque détail compte. Sculpture, installation, dessin, performance, photographie, photomontage et vidéo sont les médiums qu’il a choisis pour transfigurer le quotidien. Des mediums auxquels il ajoute une pointe technologique et numérique. L’art vidéo joue un rôle primordial dans sa pratique, notamment l’utilisation de systèmes de projections dans l’espace ou directement sur des objets sélectionnés. Celles-ci viennent animer des scènes initialement immobiles. Ainsi sur la fenêtre arrière d’une voiture est projetée l’image d’une groupe d’enfants qui, comme pris au piège du véhicule, crient, se débattent et semblent frapper sur la vitre de la place, 2012; sur un circuit fermé s’écoule violemment l’eau d’une rivière [À la loupe – 2012]. Multiplication, répétition, images en boucle, les projections tournent à l’hypnose et brouillent notre perception. Entre réalité et fiction, l’artiste procède à un art du décalage où l’improbable vient tutoyer le trivial. Click to collapse
Plusieurs œuvres mettent en mouvement des panneaux de signalisation. Ainsi un ouvrier de chantier jette avec sa pelle des cailloux sur le panneau signalant un risque d’éboulement sur la route [WIP – 2010]. Un cerf passe furtivement devant un panneau triangulaire [Cerf vidé – 2009]. Une voiture projette des cailloux dans une tasse indiquant la présence d’une aire de repos [Road sign – 2010]. Une multiplicité de panneaux de sens unique projetés sur des tables de bar renversées [Or-beat – 2010]. L’artiste élabore des story-boards lorsqu’il est au volant, ils sont générés par l’ennui et le caractère redondant de ses trajets. En effet, les panneaux sont des injonctions visuelles que nous fréquentons quotidiennement, sur les routes et dans la rue. Ils nous informent de dangers potentiels, de risques accidentels et nous appellent à la prudence. Une prudence et une obéissance à un code collectif que l’artiste détourne avec humour. Il poursuit sa réflexion ludique autour de la route avec deux vidéos : Arizona Corridor [2009], où sur une route américaine, les lignes centrales jaunes se transforment en une rivière sans fin ; et Trucks [2012], où de chaque côté d’une glissière, deux camions se renvoient un ballon de football comme dans les premiers jeux vidéo des années 1980 simulant une partie de tennis. Les associations sont à première vue simples, efficaces et amusantes. Pourtant, il souligne l’uniformisation de nos paysages, urbains et ruraux, dans laquelle il extirpe des fictions à la fois critiques et soucieuses d’une perception alternative de notre environnement visuel.
Une bouteille de lait s’écoule, quand soudain un jeune cycliste circule dans le lait [Lacté – 2010]. Une apparition humaine impromptue et inattendue. Nicolas Tourte met en place des dispositifs mêlant humour, illusion et jubilations visuelles. Dans sa réflexion plastique et conceptuelle, les objets du quotidien jouent un rôle moteur, par exemple il présente un parapluie ouvert qui se fait l’écran d’un ciel nuageux [Paraciel – 2009]. Chaque installation vidéo est pensée en fonction du lieu où elle est présentée au public. Elle s’adapte aux contraintes architecturales et offre une perception nouvelle de l’espace, qu’il soit sacré, public ou privé. L’artiste envisage l’œuvre comme un objet facilement transportable, malléable et modulable selon les lieux où il expose. En plus des effets spatiaux et visuels, nous notons l’effort produit par l’artiste pour la création des titres de chacune de ses œuvres, de véritables calembours et jeux de mots qui nous guident dans notre lecture des images et des objets. Les titres font partie du processus créatif imaginé à partir d’une vision singulière et ironique de notre société où le matériel prime souvent sur l’humain, la pensée et les sentiments. Il décode avec pertinence notre relation aux objets et met en lumière leur présence envahissante et écrasante.
L’artiste produit des renversements en introduisant des éléments organiques et naturels au sein de paysages urbains aseptisés, déshumanisés. Inversement, il traverse des paysages naturels où il infiltre une présence humaine, un trouble. En ce sens, le photomontage Egaré [2007] peut être considéré comme une œuvre synthèse de sa pratique. Un individu aux membres disloqués, est couché au sol, endormi, mort, blessé? Son corps gît au creux d’un paysage artificiel, bricolé. Il est composé de trognons de pommes et d’un bloc de terre sur lequel poussent de petites brindilles. L’artiste met en scène le corps de la femme, il arrange le décor au moyen d’éléments organiques extraits de leurs milieux ou achetés. De la même manière, une ombre se promène à l’intérieur d’une croûte de pain [Dans la croûte ou sous le manteau – 2009]. Il conçoit un espace truqué, fictif, où la figure humaine peine à trouver sa place. Car il est constamment question de cela, l’échelle humaine par rapport à celui de l’univers. Une réflexion établie dans la série La Trace est Profonde [2009], formée de douze dessins en noir et blanc où la figure humaine, qui, elle est en couleur, nous apparaît comme une incarnation du mythe de Sisyphe. Elle engage un rapport tendu et conflictuel avec des objets appartenant au quotidien. Des objets aux dimensions extrapolées rendant l’homme minuscule et impuissant face à cet environnement écrasant. Avec un style épuré, minimal, Nicolas Toute présente un homme nu soulevant sur son dos deux grains de raisin, un autre enjambe le manche d’une petite cuillère ou s’extirpant péniblement d’une bouteille de lait. Nous observons cet univers d’un point de vue microscopique et envisageons la figure humaine, rendue lilliputienne, d’une manière nouvelle. À la fois attractive, car amusante et surprenante, mais aussi effrayante, car elle nous ramène à notre impuissance et notre asservissement au matériel.
Plus étrange, la figure humaine est fragmentée, désorganisée et parfois même dissolue. Une partie de ping-pong se joue entre deux corps invisibles [Ping – 2009] ; les bustes d’un couple aux crânes rasés, aux visages pâles et mélancoliques, sont projetés au-dessus d’une baignoire remplie à ras bord [O_O – 2009]. Le corps humain y est chaque fois présenté comme un organe vulnérable et éphémère, faisant partie d’un ensemble dont il est dépendant. Il y est aussi réduit et mis à l’épreuve de l’espace et des objets : suspendu à un clou au mur [Far end hole – 2010] ; nageant dans un mouvement perpétuel et absurde [Rift – 2010] ; nu, frissonnant et grelottant dans un espace en friche [Attente (Re) – 2010] ou encore prostré au fond d’une tasse renversée [Exil en Vaisselle – 2009]. L’artiste pousse la fragmentation corporelle jusque-là création de corps hybrides, monstrueux. Un diptyque présente deux mains dont les doigts semblent se prolonger à l’infini grâce à un système rhizomique. Les doigts-branches-racines génèrent de nouvelles mains [Poumons – 2007]. Deux avant-bras sont soudés l’un à l’autre et suspendus à un cintre [Manie-Gance – 2008]. Plus récemment, dans le cadre de sa résidence à la villa Caldèron à Louviers, l’artiste collabore avec un groupe d’une quinzaine d’adolescents. Il leur demande de se regrouper, de se serrer les uns contre les autres. Placé au-dessus d’eux, il observe non seulement la proximité des corps imbriqués, mais aussi les couleurs de leurs vêtements, qu’il agence de manière à créer une forme visuellement et plastiquement homogène. Ensuite, il filme et instaure une chorégraphie, lente et collective. En leur soufflant de se mouvoir dans tel ou tel sens, il parvient pendant quarante minutes à créer une dynamique unitaire et harmonieuse. Le groupe se métamorphose en une masse, un tout, semblable à une forme corallienne bercée par les flux aquatiques, le rythme des marées. Nicolas Toute choisit enfin d’extraire trois secondes du film. Trois secondes où le mouvement se fait naturel, harmonieux. Le résultat est une fusion entre les figures humaines et l’évocation d’un élément marin, un assemblage humain [Corail – 2012]. Les corps se bousculent, se heurtent et se meuvent de manière absurde et illogique. Ils perdent toute individualité et évoluent telle une masse informe, organique et décérébrée.
Grâce à une maîtrise des techniques numériques et un contrôle pointilleux des mises en scènes, Nicolas Tourte développe une esthétique fondée sur un équilibre fragile entre authenticité matérielle et fiction visuelle. Avec une sensibilité enjouée et un sens de l’association, il ouvre une brèche dans laquelle il examine le genre humain, perdu et vivant malgré tout.
« Qu’est-ce que je peux faire, j’sais pas quoi faire… » Espace Frontières – Lille Hellemmes
Avec BORIS ACHOUR / FRANÇIS ALŸS / BERTRAN BERRENGER / CLAUDE CATTELAIN / JOËL HUBAUT / ARNAUD LABELLE-ROJOUX / LAURENCE NICOLA / ETIENNE PRESSAGER / JULIEN PRÉVIEUX / PIERRICK SORIN / DANIEL SPOERRI / NICOLAS TOURTE / JEAN-LUC VERNA / BARBARA VISSER
Commissaire: Bernard Lallemand
Du 13 mars au 23 mai 2015 /
FEW / Wattwiller
Catherine Larré, Anaïs Lelièvre, Nicolas Tourte, Sonia et Olivier, Philippe Desloubières, Pascale Klingelschmitt, Hervé Lessieur, , Konrad Loder …
24/05 > 7/06/2015
Résidence Atelier Wicar/ Rome / 7/01/2015 > 7/04/2015
Avec le soutien de l’Institut Français
Résidences _ Residencies (sélection)
– Pays vagues, première saison IEAC, Carrières de la Vallée Heureuse / Groupe A (2024)
– Centre d’art Rimbun Dahan, Selengor, Malaisie (2024)
– Laboratoires Numérique éphémères / CACLB / Fédération Wallonie-Bruxelles (2023)
– Échangeur // 22 / Avignon (2023)
– Regards d’Artistes sur l’Urbanisme #7 / Groupe A (2022)
– FLow / Lille (2021)
– Vidéoformes / Clermont-Ferrand (2017)
– Atelier Wicar / Rome (2015)
– Espace(s) Son(s) Hainaut(s) (2014)
– Laboratoire, sous le regard de Christian Rizzo. (2012)
– Voyez-vous. Transat Project (2012)
– Villa Caldèron (2011-2012)
– Les Bains-Douches (2010)
– Usine Utopik (2010)
– Station Mir (2005)
– CAC (2004)
Collections publiques _ Public collections
FRAC Picardie
Musée de la Piscine
Département de l’Orne
Département du Pas-de-Calais
Château d’Hardelot
Ville de Lille
Ville de Roubaix
Bourses _ Grants
– Fond Émergence Pictanovo 2024
– Aide à l’installation 2015 (DRAC Nord-Pas-de-Calais)
– Aide à la création 2011 (DRAC Nord-Pas-de-Calais)
– Villa Caldèron 2012
– CAC 2006
Commandes et collaborations_ Orders and collaborations
Fondation Abbé Pierre
Hermès
Compagnie Anima Motrix
Ville de Caen
Avec de gauche à droite :
Deux lunes, 2016 / Vue stratigraphique n°2, 2014 / Les quatres fils Aymon, 2016 / Neige sédimentielle, 2016 / Une bande, 2016 / Paysage, va et vient, 2016


Paraciels, 2009-2021 / Installation vidéo
Vue de l’exposition « Paysages » au Puzzle, Thionville en 2020
Nicolas Tourte fait partie de cette génération d’artiste qui joue avec les mots, les expressions, avec les images, les histoires comme s’ils avaient un décodeur personnel et particulier sur le monde. Ce qui interpelle Nicolas Tourte ne vous poserait peut être pas question mais les réponses à ses préoccupations nous laissent surpris voire parfois légèrement inquiet… Son univers et ses références nous parlent, son langage se sert et puise à l’enfance… Celle où l’imagination fertile sait écrire des histoires en mélangeant tout et rien… L’entonnoir devient un objet magique qui permet de faire passer les idées par un petit couloir en plastique jaune pâle et transparent pour déboucher sur un ailleurs choisi avec soin, attrapant au passage tout ce qui va faire sens ou pas d’ailleurs… Ce qui n’a ni queue ni tête habite aussi son travail…et à défaut possède beaucoup d’yeux (comme des trous), et de chairs remodelées…Les choses ne sont pas prises au pied de la lettre mais détournées, interprétés, moulinées.}
L’homme semble devenir un élément dérisoire dans des histoires où il est confronté à sa taille minuscule dans des espaces hostiles. On imagine l’artiste, enfant, devant la télévision à regarder la quatrième dimension, puits d’idées de scénarii. Cette série est une anthologie d’histoires fantastiques, étranges, énigmatiques dont le but était, comme le disait son créateur Rod Serling, « de frapper le téléspectateur, de le choquer par la chute toujours inattendue, surprenante et singulière de chacune de ces histoires ». Et, on se surprend à se demander d’où sort cet œil de cyclope qui explose un pauvre gars tout nu? scène entrecoupée d’un truc baveux qu’on préfère ne pas chercher à identifier, enfin peut être, mais pas sûr…!
Il s’égare dans la nature hostile de sa table de cuisine entre les restes d’une poire et une colline de marc de café planté d’aiguilles de pin où nous le contemplons évanoui, drap de bain magenta et tee shirt noir, en tenue de petit déjeuner? (Même Gulliver était en uniforme quand il échoue à Brobdingnag (1))
Une vieille 2CV est garée sur une falaise en bois qui se donne l’illusion d’être Étretat le temps d’une vidéo. Un corps chute. On observe une silhouette féminine s’éloigner du bord. Elle vient tout juste de le pousser… Assassinat offert par Nicolas Tourte, l’enfant terrible de la falsification.
L’artiste trouve dans le numérique la baguette magique qui lui permet de tout faire, là où aucune colle de la nouvelle génération ne peut encore rien pour lui à part être collé au plafond comme une chauve-souris… Il fait de ses mains des « poumons » parce qu’il met des mains au bout de ses doigts ainsi de suite jusqu’à obtenir une structure vivante qui doit respirer telles les branchies de larve de triton. Il colle deux avant-bras ensemble et suspend le tout à un cintre… L’artiste s’intéresse aussi à l’élément incongru dans une logique de l’absurde.
Il oscille entre le poétique et l’art «tripal» dans ce qu’il a de primaire… il hybride des parties de corps comme ce que l’on pourrait imaginer être un organe énucléé bordé de dents de lait (dont certaines manquent à l’appel) sur fond de muqueuse irritée? De muscle dépiauté? Bref, un vieux cauchemar des familles… Et on rit nerveusement bien sûr, on est surtout soulagé(e) de regarder certaines vidéos l’estomac vide. Il y a des grumeaux roses au bord d’un bol, miettes de céréales engluées dans du lait fraise? D’autres tombées de la veille au pied d’un brûleur de gaz qui a fait déborder le cacao, celui qui colore la peau de lait qui frémit, se plisse, s’étoile après, quand elle ne repose plus que sur quelques millimètres de liquide, enfin si j’ai tout compris, pendant qu’une tartine saute de l’enfer d’un grille pain, que le serpent métallique du fond de la baignoire fasse un dernier soubresaut avant de mourir et que la chasse d’eau emporte avec elle un truc tombé de haut qui se noie sous nos yeux effarés. Voilà, la vision séquencée d’un matin de l’artiste qui livre un regard différent sur ce qui lui « saute aux yeux ». Il observe des mondes dans notre monde: « Les zones dans lesquelles je m’ aventure sont des réductions du monde, une partie de mon travail consiste à rendre autonome ces paysages orphelins » est-il écrit dans son petit catalogue « très tôt sur l’oreiller tréteaux sur l’oreiller » au dessus d’une photo de doigts qui font saigner un morceau de fraise qu’il va peut être bien coller sur une parois visqueuse…
Mouvements perpétuels…
La notion de cycle est importante dans le travail de l’artiste, ainsi que celle de la répétition (parfois même jusqu’à l’absurde et avec humour) Les images d’une vidéo semblent tourner en boucle… puis évoluent au moment où la question se pose. Ce peut être aussi un infime détail qui change, de petites choses à peine remarquables qui évoluent discrètement. Un plan arrière qui glisse derrière un premier plan soigneusement découpé.
Mais quel ange es-tu? Deux écrans de la même taille à côté l’un de l’autre et une série de causes à effets s’enchaînent. Les battement d’ailes de deux oiseaux rythment l’un , une goutte virtuelle saute de l’un à l’autre écran à rebours (de droite à gauche, sens inverse de lecture…) Le mécanisme est presque horloger, le système de balancier visuel fonctionne à merveille. A vouloir tout enregistrer en même temps notre cœur se met à tourner lui aussi… Impressions physiques, sensations de vertige.
Quand l’artiste nous propose plusieurs images simultanément, seules quelques-unes semblent animées, lors que d’autres plans sont fixes. Certains le restent, d’autres pas…si bien que le spectateur perçoit très vite qu’il est floué et doit revoir plusieurs fois l’ensemble pour tout découvrir. Nicolas Tourte a tellement de culot que l’on fini par remettre notre propre perception en question. Quel est l’univers que je perçois en temps « ordinaire » puisque ce qu’il nous met sous les yeux ne l’est plus, pas, est saugrenu, loufoque, déplaisant, marrant, « spécial » est le mot…
Nicolas TOURTE, bricole l’image avec ingéniosité, usant de l’astuce et du système D.
L’illusion est souvent totale, dans son univers se mêlent bout de ficelle et bout de film, moteur d’essuie-glace et cellule photo électrique. Dans l’aire du numérique il oscille entre le zéro et le un. Dans cet entre-deux, cet interstice, il jubile de ses trouvailles inventives. C’est un plaisir d’enfance qu’il donne à voir, des émotions d’explorateur de l’infiniment grand à l’infiniment petit, tel
VOLTAIRE qui dans « Micromégas » s’interroge sur la place de l’homme dans tout cela.
Ce jeune artiste nous invite à l’exploration de l’image et de son anagramme la magie, il la pratique, l’expérimente, la questionne en apprenti tâtonnant, il nous invite aussi à la démystifier, dépassant ainsi toute fascination trompeuse (…)
Il faut situer le travail de Nicolas TOURTE entre les « Temps modernes » de Charlie CHAPLIN et
« L’homme à la caméra » de Stziga VERTOV en passant par Georges MELIES, il agrandit, il rapetisse, il rythme, il diffracte, il découpe et cautérise ce qui reste encore et toujours une image.
Texte de David Barbage pour l’exposition « Très tôt sur l’oreiller » à la galerie Duchamp