RÊVEUR CONTEMPORAIN / Entretien : Nicolas Tourte & Marie-Françoise Bouttemy

MFB : Quel sentiment avez-vous eu en découvrant le château d’Hardelot ? Est-il un sujet « comme un autre » ou avez-vous ressenti un effet d’exotisme lié à l’architecture de ce manoir anglais néo-gothique du XIXe siècle ?

NT : J’ai d’abord été séduit par les contours du château et les découpes qu’il opère sur l’horizon quand on le découvre de manière frontale. Les espaces dans lesquels j’interviens ont une importance capitale ; je choisis les œuvres qui résonnent avec l’espace et la fable du lieu. Créer in situ est très stimulant. Dans le cas du château d’Hardelot, j’accorde une attention particulière à sa proximité avec la nature, plus précisément les cours d’eau, les lacs et la mer…

MFB : Vos installations et vidéos nous font entrer dans un monde parallèle où vous captez des détails du quotidien ou des perceptions inattendues. Comment avez-vous conçu l’exposition alors que nous sommes dans l’ambiance d’une demeure victorienne ?

NT : Il y a des choix qui naissent du nom des salles, de leur thématique, notamment en plaçant discrètement la projection vidéo Smoker’s Dream dans le fumoir. D’autres liens s’établissent avec des objets, des constellations de bibelots. Il y a également la volonté de ponctuer certains aspects de l’architecture, d’accentuer une lecture intérieure en développant un imaginaire autre.

MFB : Le défi n’est-il pas de réaliser une sorte d’alchimie entre l’art de vivre franco-britannique et les territoires imaginaires de vos créations ?

NT : Je ne perçois pas cette exposition comme un défi mais plutôt comme un jeu de piste, un dialogue qui porte sur le résultat de l’addition d’un fragment de salle, d’un objet et de mes recherches visuelles.

MFB : Le parcours de l’exposition est constitué de manière kaléidoscopique où chaque pièce du château déploie une thématique en lien avec votre univers. Quel est le fil rouge de ce parcours ?

NT : Le lien entre toutes ces interactions est à la fois sec et humide. C’est une paire de menottes élastiques, une chaîne métaphorique dont on a la possibilité de se défaire ou de rester prisonnier.
Évoquons le temps qui passe, interrogeons le réel, évacuons les strates superficielles de l’épiderme médiatique pour sonder notre devenir.

MFB : La figure humaine est absente de vos œuvres exposées, comme pour révoquer la parole au profit d’une lecture sensible d’un détail ou de la nature. Il y a quelque chose de doux, lent, stable alors que les vidéos sont paradoxalement l’espace du mouvement, de la perpétuité.

NT : Dans ma production, l’ensemble des éléments laissant place à la figure et au corps s’apparente à la farce.
J’ai délaissé les travaux anthropomorphiques pour une ondée de matières hypnotiques. La plupart des pièces du château possédant une charge de stimuli importante, l’apparition de formes humaines aurait déséquilibré l’atmosphère monastique et méditative que je tentais d’atteindre.

MFB : Le soin que vous apportez à la réalisation et à la finition de vos installations me renvoie à l’objet artisanal et aux arts décoratifs. Comment les concevez-vous, mettez-vous du temps à leurs réalisations ?

NT : Les phases par lesquelles je passe pour concevoir tous ces éléments débutent par le dessin, plus une esquisse qu’une épure, au début en tout cas. Cette étape tient lieu d’archive, de note, d’évaluation et de correction. La photographie et son montage peuvent également se substituer à cette introduction. Il m’arrive d’éprouver les idées en passant par le spectre de logiciels 3D. Le fait que je soigne les réalisations est peut-être lié à la fascination installée en moi lorsque j’étudiais les détails anatomiques des lépidoptères et les textures minérales. L’installation de l’ennui lié au travail répétitif m’incite à expérimenter techniques et matières nouvelles. Un de mes projets futurs serait de mener une expérience professionnelle visant à devenir l’apprenti éphémère traversant une myriade de métiers, dans l’idée qu’à chaque sortie de route s’opère un lot de confrontations nouvelles offrant un mode empirique inédit. Dans le processus de réalisation d’une œuvre, le temps ne compte que parce qu’il a vocation à réflexion. Il est vecteur de productivité sous adrénaline lorsque une échéance touche à sa fin.

MFB : Dès l’entrée dans le château, avec le dispositif vidéo interactif « Orgabulle », vous vous positionnez comme l’artiste qui se confronte avec poésie à l’histoire du lieu. Quel rôle incarnez-vous en tant qu’artiste contemporain ?

NT : Je ne sais pas si j’interprète un rôle. Si je devais revêtir une peau plutôt qu’une autre, peut-être serait-ce celle d’un animal aux propriétés mimétiques qui aspire à transmettre un élément au plus grand nombre. Je me vois également comme un brouilleur de pistes.

MFB : Que vous inspire la salle à manger où vous avez choisi le dispositif vidéo « Burn Out » ?

NT : Dans un renfoncement de la pièce se trouve un buste de Napoléon III. Peut-être a-t-il fait résonner en moi la nécessité de barrer l’accès à ce fragment de pierre. Burn Out, c’est un peu un élément de barricade dont les flammes lèchent les pieds d’une structure, une menace qui plane sur la stabilité d’un ordre établi.

MFB : Nous traversons des pièces du château où des épisodes guerriers entre la France et la Grande-Bretagne sont évoqués. À quoi cela vous renvoie ?

NT : Cela fait résonner en moi une partie de ping-pong, qui s’échelonne dans le temps, dont le rapport au réel, la taille des terrains et les protagonistes varient selon l’époque.

MFB : Les titres que vous donnez à vos œuvres sont-ils des clés de lecture pour une immersion ?

NT : Je pense que l’immersion peut s’opérer sans sésame particulier, encore faut-il être suffisamment disposé à s’ouvrir. Les titres peuvent influencer le spectateur sur la strate de lecture à adopter à une œuvre mais ils peuvent aussi l’induire en erreur. J’avoue détenir une certaine jubilation à fausser le chemin.

MFB : L’imaginaire est un champ énergétique grâce auquel on atteint un nouvel état de l’être. C’est ce que nous apprenons avec vos œuvres ? Atteindre un état de bien-être ?

NT : Pas nécessairement, enfin ce n’est pas ce que je recherche, mais si l’on y éprouve ces sentiments, je n’y vois pas d’objection. Les pièces installées dans le château sont assez consensuelles et peuvent se réclamer de notions méditatives et hypnotiques. Ce n’est qu’un versant de ma production. D’autres pièces jouent sur les phénomènes d’attraction/répulsion ou les mises en situation de l’enveloppe charnelle inspirent des sentiments inverses.

MFB : Toute improvisation et spontanéité est inopportune dans vos créations. Ce temps d’observation, de réflexion, de création qui vous est cher est-il plus le fruit de votre formation ou est-il lié à votre personnalité ?

NT : Ce n’est pas absolument exact, car une partie de mes inspirations est extraite du chaos (né de la vie). Je peux saisir dans le désordre une phase adaptée à mon intention, l’accident est un portail ouvert sur la découverte. C’est d’ailleurs de cette façon que j’ai débuté les expériences autour de ce qu’on nomme aujourd’hui mapping. En revanche, une fois que le résultat s’est matérialisé dans mon esprit, je m’active à aller au plus loin dans le détail.

MFB : Nous terminons le parcours par l’installation vidéo emblématique et monumentale « Lupanar » qui méduse littéralement le visiteur. On y retrouve votre univers poétique et sensible. Le thème de l’eau entre en résonance avec l’environnement du château d’Hardelot, à savoir les douves, le lac des Miroirs et même le détroit de la Manche à proximité. Quelle est l’histoire de cette œuvre ?

NT : Le projet a été conçu à Rome lors d’une résidence d’artiste. Réalisé pour Interstice #10, événement transmédia organisé par la Station Mir (Caen), la génération de cette pièce monumentale dans la grande galerie de l’ESAM fut considérablement influencée par mon séjour dans la ville éternelle. J’ai dans mon processus de création l’habitude d’emmagasiner des images fixes et animées provenant de mon environnement immédiat. L’atelier Wicar, se trouvant proche des rives du Tibre, je ne pouvais que focaliser sur la violence de certains de ses segments. Lors de ma période de travail, les fortes pluies lui permettaient un contraste de niveaux impressionnant. J’assimilais à ce fleuve érectile des bribes de mon voyage récent au Mexique (en me remémorant l’aspect calligraphique de bas-reliefs dans lesquels l’image du serpent est très présente). Le titre de cette installation vidéo est venu à la lecture d’un ouvrage évoquant la vie à Pompéi avant l’éruption du Vésuve.

MFB : Que peut apporter cette confrontation entre l’art contemporain et l’histoire du site ? S’agit-il de faire ressortir des sujets universels, de créer un dialogue au-delà des frontières temporelles et spatiales ?

NT : Ce qui m’intéresse dans ce contexte, c’est le fait que des visiteurs se retrouvent face à des éléments qu’ils n’ont pas prévu d’évaluer. J’imagine les réfractaires élever leur scepticisme, retourner à leur point de départ et formuler, après quelques heures de digestion picturale, un sentiment évoluant vers une contrée située au-dessus du niveau de la mer.

Entretien entre Nicolas Tourte et Point Contemporain en novembre 2016 à l’occasion de l’exposition Drag and drop / Commissariat Renato Casciani

La première fois que l’on découvre le travail de Nicolas Tourte, on pourrait penser qu’il porte sur le détournement d’objets.  Or son questionnement aborde plutôt leur malléabilité, la possibilité de changer leur apparence, de jouer sur leur présence ou leur absence, et au final de les faire exister sur d’autres plans, ceux d’une réalité nouvelle. L’artiste compare d’ailleurs ses différents travaux à une constellation comme celle de la Grand Ourse. Un ensemble d’étoiles que l’on pourrait croire existantes sur un même plan, alors que la profondeur qui les sépare dans l’espace est bien plus grande.

Peut-on dire que ton travail s’articule autour de la notion de cycle ?
Elle est en effet le fil rouge de ma conduite. Mes oeuvres se construisent autour du cycle, de la répétition, de la redondance, du mouvement perpétuel, qui peut être à la fois naturel ou complètement artificiel.

On se pose d’ailleurs la question de la frontière entre le naturel et l’artificiel…
Tout ce que j’empreinte à la nature, aux objets, est retransmis de manière plus ou moins artificielle. Cela introduit une autre problématique qui est celle du « virtuel ». Quand Pierre Lévy (1) en parle, il souligne le fait que cette notion existe au moment où l’homme a commencé à entrer en interaction avec un objet (ex. casser une noix avec une pierre). De nos jours, le mot est devenu un peu fourre-tout. Il renvoie à une sorte de projection entre ce qui est existant et tangible et des formes complètement évanescentes impalpables.

Est-ce l’ambiguïté entre les deux qui t’intéresse ?
Se pose toujours pour moi la question du faux, du vrai. Je fais souvent paraître des images de pièces sur les réseaux sociaux bien avant qu’elles ne soient montrées en exposition. L’œuvre existe « virtuellement » avant d’avoir une existence concrète. On ne sait jamais si ce que l’on voit est une prise de vue ou un artefact Photoshop.

Veux-tu dire que l’image d’un objet le fait préexister ?
Il y a toujours le caractère fascinant de ce qui s’imprime sur la rétine et qui est irréductible. Toute l’exposition est conçue pour maintenir ce doute car il ouvre sur une multitude d’interprétations. La scénographie avec la projection vidéo, les vues stratigraphiques, le grand tirage disposé à l’horizontale, témoignent du flux d’images auquel nous sommes soumis, mais toujours dans ce continuum je crée un moment de doute.

Comme cette plaque d’égout qui échappe à l’image…
Je joue avec elle sur cette ambiguïté de l’existant. Étant sous exposée à la lumière, elle forme une tache sombre dans la scénographie. Elle ne révèle son volume que lorsque l’on s’approche suffisamment pour la regarder sous certains angles.

 

Paraciels, 2009 - Installation vidéo. Dimensions variables ©ADAGP - Nicolas Tourte / Galerie Laure Roynette
Paraciels, 2009 – Installation vidéo. Dimensions variables
©ADAGP – Nicolas Tourte / Galerie Laure Roynette

 

Le doute passe-t-il aussi par une perte des repères ?
Avec Renato Casciani nous avons pensé l’exposition à travers de multiples inversions. Le tirage du paysage de huit mètres est positionné à l’horizontale, l’installation des Paraciels est placée au sous-sol, les vidéos sont aussi inversées. Elle a été l’occasion de générer un univers conçu comme un flux où toutes les pièces dont certaines sont assez anciennes répondent à de plus récentes. L’exposition a aussi été, par la volonté du commissaire, l’occasion de produire des pièces qui n’existaient que sur plan.

On retrouve un autre ciel dans cette vue de couches sédimentaires…
C’est le cinquième ciel de cet espace du sous-sol de la galerie. L’image provient de la série des Vues stratigraphiques qui consistent en des photomontages générés à partir d’un fond personnel d’images qui compte près de 200 vues. Depuis 2004, je photographie des paysages dans lesquels sont visibles les couches sédimentaires, des marques d’érosion qu’elles soient naturelles ou artificielles. On y trouve une multitude d’informations grâce au phénomène de fossilisation, aux poches de gaz… il y a dans cette pièce un effet miroir qui accentue l’idée d’espace intermédiaire.

 

J’ai commencé à prendre des photographies de paysage sans forcément savoir ce que j’allais mettre en oeuvre. C’est un travail assez brut car l’intérêt n’est pas de produire un beau tirage mais de tailler dans l’image pour générer une répétition de strates et lui donner l’apparence d’un millefeuille.

 

Trois bandes, 2016 - Installation vidéo. Matériaux mixtes. Dimensions variables ©ADAGP - Nicolas Tourte / Galerie Laure Roynette
Trois bandes, 2016 – Installation vidéo. Matériaux mixtes. Dimensions
variables
©ADAGP – Nicolas Tourte / Galerie Laure Roynette

 

N’y a-t-il pas aussi l’idée de « couches » dans la projection vidéo ?
Dans la pièce Trois bandes, l’objet sculptural devient écran. C’est une installation diurne et nocturne et comme lors d’une sédimentation, les éléments perçus s’effacent pour laisser place à autre chose, ici la structure installée in situ. Ainsi la pièce peut vivre sans son enveloppe d’images.

L’effacement se retrouve sur d’autres pièces ?
Dans la vidéo Paysage va-et-vient, se retrouve cette idée d’effacement. J’ai décomposé une photographie par un procédé assez archaïque afin d’utiliser le ciel comme un cache que je déplace sur toute la surface de l’image. La pièce renvoie tout autant à des oeuvres connues de l’histoire de l’art qu’à l’histoire du cinéma et à l’évolution des effets spéciaux notamment dans la création d’un arrière-plan. Il y a vraiment une simplicité revendiquée dans la mise en œuvre de l’animation afin de créer l’illusion que le mouvement est créé par un travelling de caméra.

Dans cette pièce aussi tu nous places entre deux éléments, celui d’une réalité géologique, pesante, qui a une présence physique très  forte et une dimension plus céleste…
Ce côté aérien fait perdre de la matérialité à tous ces matériaux à la physicalité très présente. C’est pour rappeler que quelques soient leur dureté et leur résistance, par un phénomène d’érosion, ils redeviendront finalement poussière. Tout est éphémère et participe à une remise en œuvre continuelle.

J’aime la propriété sculpturale des éléments qui, s’érigeant ou s’effondrant, sont toujours en mutation.

 

Neige sédimentielle, 2016 - Vidéo 1080P en boucle ©ADAGP - Nicolas Tourte / Galerie Laure Roynette
Neige sédimentielle, 2016 – Vidéo 1080P en boucle
©ADAGP – Nicolas Tourte / Galerie Laure Roynette

 

Ce retour à la poussière est visible dans la vidéo Neige sédimentielle ?
Rien n’indique qu’il s’agit de poussière… et je ne souhaite pas révéler la source de ces images qui peuvent provenir tout aussi bien d’une prise de vue naturelle, que générées par le moteur 3D d’un ordinateur très puissant avec un logiciel d’effets spéciaux comme il en est utilisé dans les studios hollywoodiens. La video évoque l’idée du dépôt et de la sédimentation qui, à terme, produit les strates géologiques. Elle parle des particules de sédiment mais aussi de cendre volcanique comme celle qui est à l’origine de l’enfouissement des villes.

Les chaises, comme ces particules, suspendues entre terre et ciel, sont-elles en proie à une forme de mutation ?
Le Couple de chaises fait partie d’une série d’objets augmentés, modifiés. Elles sont comme beaucoup de mes travaux polysémiques. Elles font références aux rotoreliefs par le façonnage des cônes, mais aussi à la balançoire de Fabrice Hyber. Comme pour les parapluies, il y a l’envie d’interagir avec des éléments communs que tout le monde puisse immédiatement identifier et a déjà manipulé. Par leur suspension, je leur donne aussi un élan performatif.

 

Couple de chaises, 2016 - Sculptures. Dimensions 2 x 40 cm / 72 cm / 47 cm ©ADAGP - Nicolas Tourte / Galerie Laure Roynette
Couple de chaises, 2016 – Sculptures. Dimensions 2 x 40 cm / 72 cm / 47 cm
©ADAGP – Nicolas Tourte / Galerie Laure Roynette

 

N’ont-elles pas aussi un caractère sexué ?
L’idée du genre est plus anecdotique mais on peut toutefois déterminer laquelle est mâle et l’autre femelle. On retrouve ce caractère sexué sur le visuel des deux lunes du carton d’invitation qui évoque les trompes de fallope et autres organes jumeaux. Je voulais que se retrouve par ces lunes l’idée d’influence et des cycles, ces liens entre les éléments naturels (vents, marées, phénomènes géologiques…) et célestes. Et rendre compte aussi de cette mécanique invisible qui crée les cycles auxquels nous sommes soumis.

N’exprimes-tu pas le désir que ces objets ou éléments échappent d’une certaine manière à ce qu’ils pourraient représenter ?
J’ai envie que ces objets, chaises, lunes, plaque d’égout…,  restent libres. Pour cela je les fais sortir du champ commun pour leur offrir une nouvelle existence et que chacun puisse avec eux se projeter dans une direction ou une autre.

(1) Pierre Lévy, Qu’est-ce que le virtuel ?,  éditions La Découverte Poche / Essais n°49, mars 1998.

 

 

Deux lunes, 2016 - Dispositif vidéo. Dimensions ø 100 cm ©ADAGP - Nicolas Tourte / Galerie Laure Roynette
Deux lunes, 2016 – Dispositif vidéo. Dimensions ø 100 cm
©ADAGP – Nicolas Tourte / Galerie Laure Roynette

 

Paysage, va et vient, 2016 - Vidéo 1080P en boucle ©ADAGP - Nicolas Tourte / Galerie Laure Roynette
Paysage, va et vient, 2016 – Vidéo 1080P en boucle
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Entretien avec Alexandra Cardarelli et Nicolas Tourte pour la revue Inside Art en 2015

  1. Tu viens de terminer une période de résidence chez l’Atelier Wicar. Quel est le résultat artistique après trois mois ?

Je pensais pouvoir me dévouer pleinement à “apogée” mon dessein initial, durant les 3 mois de résidence qui m’étaient octroyés. Grâce aux propriétés aléatoires de mon emploi du temps, je fus sollicité par d’autres projets à la même époque, ceux-ci furent considérablement influencés par mon séjour romain.

Les phases de travail ayant subi cette contamination ont débuté par ma présentation au festival Interstice (Caen, France) organisé par la Station Mir. J’ai investi la grande galerie de l’ESAM (École Supérieure des Arts et Médias), qui est un espace tout en hauteur avoisinant les 160 m² au sol.

La proximité du Tibre lors de l’élaboration de ces esquisses s’est traduite dans la gestation de mon installation vidéo “Lupanar”, qui est un circuit fermé dans lequel s’écoule virtuellement un torrent, qui ondule dans l’espace d’exposition et se dénoue sur plus de 40 m de long.

J’ai l’habitude d’emmagasiner des images fixes et animées provenant de mon environnement immédiat. L’atelier Wicar se trouvant proche des rives du fleuve, je ne pouvais que focaliser sur la violence de certains de ses segments. Lors de ma venue, les fortes pluies lui permettaient un contraste de niveaux impressionnant. J’assimilais à ce fleuve érectile des bribes de mon voyage récent au Mexique (en me remémorant l’aspect calligraphique de bas-reliefs dans lesquels l’image du serpent est très présente). Le titre de cette installation vidéo est venu à la lecture d’un ouvrage évoquant la vie à Pompéi avant l’éruption du Vésuve.

Une accroche notable dans mon séjour romain est la confrontation à la forme hexagonale. Dès mon entrée dans l’atelier Wicar, le jour de mon arrivée, en ouvrant pour la première fois la porte, la façade de la serrure est tombée sur le carrelage aux joints friables : il m’a semblé amusant de prendre la chute de cette pièce métallique comme un signe. J’ai naturellement pris cette forme à partie pour débuter mes essais plastiques.
Un peu plus tard, alors que je me baladais sur les bords de la Méditerranée, la lumière était mauvaise et la zone parcourue ennuyeuse. J’activai l’application Maps de mon téléphone et fis défiler le rivage à grands coups d’index. Quelle ne fut pas ma surprise lorsque je découvris une surface hexagonale, marquée comme une immensité lacustre (Jung es-tu là ?). Il s’agissait du lac de Trajan, qui allait me permettre de développer l’idée de ma prime intention.
Celle-ci muta vers une uchronie concernant l’un des premiers modèles de logistique portuaire. Le résultat fut une maquette en carton plume transposée plus tard en marbre (en image dans le dossier Dropbox). Une autre est à l’étude, dressée comme un bouclier-écran sur lequel est projetée une texture vidéo en travertin.

À la même période, et toujours dans le même registre formel, je générais un projet d’élévation à section hexagonale pour la FEW (un parcours d’art contemporain à Wattwiller, France). Lors d’une interlude romaine, je découvris le lieu qui m’était destiné : celui-ci était pourvu d’un sol composé d’anciennes tommettes de terre cuite… hexagonales.

  1. Qu’est-ce que ça représente, en particulier pour un artiste contemporain, de passer cette période à Rome, la destination la plus briguée dès le temps du Grand Tour ?

C’est à la fois frustrant et très stimulant. Frustrant car je n’ai pu séjourner que la moitié du temps qui m’était incombé, car je devais nourrir d’autres projets. De plus, je me suis réellement senti chez moi : c’était très étrange de rendre mes clés. Stimulant car la ville recèle de mille et une merveilles à explorer, c’est l’occasion de s’imposer un mode de vie déambulatoire qui permet de découvrir les hauts lieux du patrimoine romain, mais également les endroits délaissés par le regard humain, ce que j’affectionne particulièrement. Je pense par exemple à une prise de vue que j’ai opérée dans les jardins de la villa Borghese (Monolithe, 2015). Il y a une infinité de niches discrètes qui peuvent, le temps d’un changement de point de vue, faire sens et faire écho à notre mode de vie parfois absurde, si on se donne le temps de se détourner des points d’intérêt touristiques.

  1. Qu’est-ce que tu considères comme la chose la plus intéressante de l’idée de résidence artistique ?

  2. Hormis les possibilités de rencontres et de découvertes culinaires, ce que j’aime dans le temps de résidence est de passer entre les parenthèses de l’ordinaire, s’offrir une part de liberté différente de celle du quotidien. C’est un peu comme si on me proposait de rentrer dans une nouvelle aire de jeu, avec un ensemble de règles inconnues.

Dans un second temps, c’est le fait de pouvoir entrer dans une mécanique de travail impassible, rester concentré sur un objectif. Faire l’impasse sur les besoins en sommeil, en calories. Entrer dans un état proche de la transe. Émerger après quelques jours et comprendre, un peu déboussolé tout de même, que cette nouvelle vie se mue dans un autre quotidien, qui à son tour peut se balayer en quelques heures d’avion, en rentrant chez soi et en s’y trouvant étranger.

  1. Tu as utilisé plusieurs types de médiums jusqu’à présent : avec lequel tu sens t’exprimer au maximum ?

Même si de prime abord l’utilisation de la vidéo semble prendre une grande place, je dirais que tous les médiums (excepté la peinture que j’ai mise de côté il y a plus de 10 ans) m’amènent à ce sentiment, à condition de les alterner. Je suis quelqu’un qui se lasse vite des choses. Je passe énormément de temps sur l’ordinateur, mais je dépense également beaucoup d’énergie en dessin (que je ne montre que très rarement), mais également en sculpture et en volume. Ce que j’apprécie dans la pratique physique de cette dernière, c’est l’état méditatif qu’elle me procure, car une fois l’idée circonscrite, je me mets à la tâche presque machinalement et, en parallèle de cette réalisation physique, je pense à un autre projet et résous des problèmes annexes.
J’aime cette idée d’être mon exécutant tout en me détachant de la question technique, une fois que le processus de réalisation est résolu bien sûr. J’aurais donc beaucoup de mal à choisir entre tel et tel média. De plus, j’ai le sentiment, tout en ayant conscience de ne pas être un artiste conceptuel, que l’idée est maîtresse de l’œuvre bien avant sa coquille, sa texture avec laquelle elle est proposée, ce qui d’ailleurs m’amuse beaucoup.

Si toutefois j’étais contraint de choisir, à la minute où je réponds à cette question, j’opterais pour la prise de vue photographique, car outre le fait de fixer des images, elle me sert à prendre des notes : ready-made inavoués, idées, glissements de terrain dans l’espace domestique… Ces éléments constituent des bases de recherche et ont plus de valeur qu’une œuvre terminée, que je pourrais refaire si elle venait à manquer.

  1. Si je ne me trompe pas, dans tes œuvres il y a une allusion au ready-made de Marcel Duchamp, au surréalisme. Quels sont tes maîtres ?

Oui, les ready-made sont omniprésents mais jamais présentés à 100 % comme tels : il y a toujours une modification plus ou moins subtile, qu’elle soit d’ordre mécanique, virtuel ou formel. Par exemple, dans “Hyperventilation”, un mécanisme rend vivante la boîte de jus d’orange en carton qui se gonfle et se dégonfle. Dans “Punish Yourself”, les tréteaux sont siamois et l’un d’eux subit un léger affaissement. Il me semble toujours très intéressant d’augmenter un objet, de le détourner afin de le questionner, même si la pratique initiée par Marcel Duchamp est désormais séculaire.

Je ne sais pas si l’on peut parler de “maîtres”, mais les artistes que j’affectionne proviennent de domaines très variés. Parmi les plus anciens, je pense à Albrecht Dürer et Jérôme Bosch (surtout la partie droite du Jardin des délices). Lorsque j’étais étudiant, j’étais proche du travail de Pierrick Sorin, j’aimais les premières vidéos de Bill Viola (The Reflecting Pool, Anthem) et les Cremaster Cycle de Matthew Barney, les projets sur l’eau de Fabrizio Plessi, l’univers acidulé de Pipilotti Rist, les dolls de Tony Oursler, la carrière de Louise Bourgeois… J’avoue m’arrêter souvent devant les œuvres de Donald Judd dont l’épure m’apporte beaucoup de quiétude. En ce moment, je suis le travail d’Éric Tabuchi, qui oscille entre photographie et pratique du volume.
Récemment, j’ai trouvé très juste la pièce d’Aristarkh Chernyshev, “Jesus Touch” : un crucifix constitué de cinq écrans tactiles dans lequel on peut faire défiler une série de crucifixions appartenant à l’histoire de l’art. Il y a également la peinture de Stéphane Balleux, les réalisations de Laurent Tixador…

  1. Plusieurs fois dans ton travail tu es parti d’objets trouvés que, à l’aide de la vidéoprojection, créent un effet aliénant dans le spectateur. Est-ce que tu veux créer une réalité différente de celle existante ?

Mon intention est d’augmenter l’objet d’une part de jeu. Je crée une forme autonome, qui est scrutée dans l’espoir d’une évolution, d’un dénouement, qui n’arrive jamais. C’est une catégorie de collage à dessein hypnotique. Un moment d’égarement poétique vécu, déclenché par une situation absurde qu’il m’est possible de transmettre.

  1. Qu’est-ce qui te plaît dans cette forme d’altération ?

De permettre à un mouvement, à une scène de se répéter à l’infini sans avoir à donner un début et une fin. Faire abstraction d’un scénario tout en ayant tenté d’en établir un.

  1. Quels sont vos projets futurs ?

Mon esprit sature d’envies, ce qui les draine en ce moment c’est la réfection d’une ancienne usine, qui à terme est destinée à un nouvel espace de travail. Gagnant en place, j’imagine des projets d’atelier plus ambitieux. Je réfléchis à une nouvelle organisation dans mon fonctionnement.

J’aime varier les approches, de ce fait je débute une collaboration avec un metteur en scène (Laurent Hatat) sur une pièce de théâtre écrite à la base de la nouvelle de Nancy Huston, Une adoration.

Plus tard je souhaite réaliser un film.

J’ai un projet d’exposition au musée de la Piscine (Roubaix, France) axé sur la commémoration de la Grande Guerre, y seront déployées des pièces déjà produites, dont POW (en image dans le dossier Dropbox), avec une œuvre spécialement imaginée pour les lieux.

J’ai débuté une série de trente photomontages nommés “Vues stratigraphiques”, un travail sur la strate, le paysage et la répétition et j’attends la réponse d’un projet d’exposition “hors les murs” en collaboration avec la galerie Laure Roynette (Paris) qui me représente.

All is true / Entretien entre Virginie Jux et Nicolas Tourte pour la revue Ten-Ten en 2015


All is true!

Voici un artiste-bricoleur qui a plus d’un « trou » dans son sac. Avec une économie de moyens et une dépense considérable d’énergie il s’amuse avec les images (photos, montages, vidéos), les codes, les mots, l’histoire de l’art et l’histoire du monde. Il s’engouffre dans la moindre faille pour nous proposer un travail des profondeurs sans compromis.
Nicolas Tourte vit à Lille et est représenté par la galerie Laure Roynette à Paris. Il a exposé en Europe, notamment en Belgique, mais aussi en Asie et au Mexique.

La représentation récurrente du trou qu’il soit ouverture, faille, fissure ou orifice, est un élément que l’on retrouve souvent dans ton travail, c’est un choix conscient, une véritable volonté d’exploiter le vide ou un pur hasard?


Par quel trou commencer ? étrangement ce mot ne m’inspire guère, ne serait-ce que par sa consonance, je préfère en effet ses synonymes. Ses représentations dans l’art sont souvent préméditées. Ce qui m’intéresse moi ce sont les nombreux orifices du corps humain qui assurent son fonctionnement, soit par automatismes, soit par actions conscientes. Le corps humain est une machine vieille comme le monde, dont l’efficacité repose en partie sur des orifices. L’ouverture ne concerne pas seulement l’esprit mais aussi l’enveloppe charnelle! Si vous privez un homme de quelques orifices, il dépérit rapidement car tout transite par là, fluides sexuels, oxygène, nutriments … Ce n’est donc pas toujours un hasard !


Pour toi c’est quoi un orifice ?
C’est à la fois une possibilité de fuite poétique, un puits des possibles. Un creuset dans lequel il fait bon se laisser aller aux expérimentations les plus tièdes. Invoquer une alchimie des plus sombres. À l’encontre d’une « happy end », c’est aussi une fin en cul-de-sac, le trou noir toujours prêt à engloutir la moindre des espérances.


Pourquoi retrouvons- nous la bouche dans plusieurs de tes pièces ? Le lien entre la bouche et la parole est évident, mais encore ?

Souvent dans mon travail la parole passe en arrière-plan, même si certaines paires de lèvres émettent des sons et dialoguent entre elles, je focalise plutôt sur les possibles entrées / sorties qui transitent par là. C’est pour moi une masse pulpeuse aux diverses fonctions. L’interstice buccal peut être le lieu de la libre circulation de mucus, c’est aussi la lisière d’une forêt à l’écosystème varié , la limite psychologique d’un danger immatériel, le portail du fantastique. Quand j’aborde la bouche et sa périphérie, je visionne des séquences cinématographiques où là aussi, visuellement et symboliquement, la bouche crève l’écran. Soit elle me renvoie vers quelque chose d’érotique, soit elle participe à une action marquée par le combat.
L’embouchure de ce passage aux embruns visqueux est l’entrée de l’appareil digestif, là où la salive débute le travail de démantèlement des aliments telle une formidable décharge prête à tout transformer, trier, recycler.


Le trou est-il un moyen de détourner les codes? Si oui, ces détournements sont-ils une volonté d’iconoclaste revendiquée?


C’est surtout une phase d’approche qui stimule mon imaginaire et peut faire de même avec celui du spectateur. J’admets volontiers aimer chatouiller les quelques mœurs fossiles encore vivantes mais cela ne constitue pas l’essence de ma démarche artistique. Si je détourne certains codes, sans jamais vraiment tomber dans le trou, c’est surtout pour aborder la question du beau.
Par exemple, j’ai travaillé avec une infirmière à domicile qui me contactait lorsque des cas avancés de plaies étaient susceptibles de m’intéresser. La plaie est elle aussi une ouverture, un trou. Je les photographiais alors, comme l’on peut s’émerveiller devant une fleur. Pour conclure je dirais que ce qu’il y a de plus important est de trouver non pas un sujet pouvant heurter ou déstabiliser autrui mais de tenter de faire s’interroger l’autre sur ce qu’on lui a appris à trouver beau, délicieux et enchanteur. Le concept du beau est fluctuant, lié à une époque, un milieu, à des critères et dépend de celui qui regarde.


L’utilisation fréquente de la vidéo, des images en boucle et/ou répétitives t’apparaît-elle comme une façon d’échapper au vide?


C’est amusant que tu me demandes cela alors que j’ai en partie débuté l’exploration abyssale du médium vidéo afin de gagner de la place dans le studio que j’habitais, lorsque j’étais étudiant, en 2002!
Traiter des images en boucle évite de donner un début et une fin à une séquence animée. J’ai pourtant souvent essayé de construire des narrations, des expérimentations de longue durée. À chaque tentative je réduisais, coupais, samplais et focalisais sur un instant rémanent comme s’il s’agissait de rythmer une obsession mécanique résiduelle. L’envie demeure cependant de générer une forme de long métrage…
Si toutes ces extractions, ces images vidéo (qui la plupart du temps sont sonorisées), emplissent les espaces d’exposition jusqu’à épuiser et agacer par leur répétition les personnes qui y travaillent, elles retiennent quelques minutes les spectateurs qui vivent un moment de flottement durant lequel le dénouement reste clos, puisque sans cesse recommencé.


Quelle est la place du vide dans ton travail sur les échelles et les proportions, la micro et la macro ?


Le vide m’attire, il me donne une soif d’exploration et d’aventure au-delà d’une géographie des sentiers battus. Dans les rapports d’échelle sur lesquels je travaille, notamment dans mes « paysages microcosmiques », je recréé des vues, des mondes, j’interprète des paysages naturels que j’ai pu visiter ou découvrir dans les livres ou au cinéma que j’intègre à une vision fantasmatique. Je crée des grottes, des gouffres, des cratères, des ruines. Tout cela est encore très lié à la thématique de la faille, du vide, du trou.


Le trou génère-t-il une angoisse pour toi?


Non, pas particulièrement. Ce qui m’angoisse c’est lorsque je tombe sur un reportage évoquant la raréfaction d’une niche écologique ou portant sur l’extinction d’une espèce animale ou végétale. En revanche je me réjouis du fait qu’il puisse devenir un terrain anxiogène pour le spectateur.


Peur du vide?


Non. Je peux m’y jeter


Les matériaux que tu utilises sont très ancrés dans notre quotidien et sont assez prosaïques (bac de douche, poubelle, pince à linge…), fais-tu un lien entre ta démarche et le mouvement du pop art ? Si oui lequel ?


Je ne fais qu’instaurer un dialogue avec ces formes, même si elles appartiennent à l’ordinaire et font l’objet d’une consommation de masse, je ne me sens pas proche du pop art, même lorsque des clins d’œil évidents émergent de mon travail. (Ventis Slow).
Je place de manière plus ou moins subtile des références empruntées à l’histoire de l’art dans ma production et je dois avouer qu’il m’est agréable de brouiller les pistes avec ce genre de relectures.


Que penses-tu du sujet de philo de cette session 2014: Les œuvres éduquent-elles notre perception?


La question est compliquée car la perception dépend de nombreux paramètres et surtout de l’individu qui perçoit! L’art est un langage à la fois universel et élitiste qui va effectivement introduire des parasites dans la façon d’appréhender, de lire le monde et cela à différents degrés.
 Sans vouloir tomber dans un populisme dénué d’intérêt je trouve important de donner une première couche de lecture accessible. Une clé enfuie superficiellement dans le sable d’un bac sur lequel il suffirait de souffler pour accéder aux premières strates. D’où la récurrence d’éléments familiers, domestiques, dans mon travail

Entretien entre Nicolas Tourte et David Barbage, directeur de la galerie Duchamp à Yvetot en 2007 à l’occasion de l’exposition « Très tôt sur l’oreiller, tréteau sur l’oreiller.

Vous êtes né et avez vécu à Charleville-Mézières dans les Ardennes comme Arthur Rimbaud, quelles relations entretenez-vous avec « l’homme aux semelles de vents» et la poésie en générale ?

J’ai le souvenir, lorsque j’étais enfant d’avoir un jour illustré le « A » de « Voyelles » ; c’était un moment clé où la vision du monde que je possédais a quelque peu chaviré : le biotope répugnant de l’insecte, décrit brièvement dans la strophe de ce poème avait gagné une existence digne… Dans une approche plus directe, ce sont des écrits comme ceux de Charles BUKOWSKY qui ont influencé mes premières expériences vidéos où un « langage pictural » apparemment dénué de toute sensibilité venait choquer les esprits.

Par le biais ludique de la poésie, j’esquisse mes bases de recherche, à commencer par les intitulés de mes travaux, où je torture assemblages de mots incongrus et ponctuation, puisant dans les racines des uns et des autres, images, significations, contraires et sens.

Quelles sont les autres sources et repères artistiques, littéraires, philosophiques… de votre univers ?

David LYNCH et David CRONENBERG ont accru ma curiosité envers le milieu organique qui m’animait depuis longtemps. J’ai toujours été attiré par le côté « carton-pâte » et « bricolage » des films d’animation. Aux Beaux-Arts, la découverte de vidéastes comme Pierrick SORIN et Michel GONDRY fut fondamentale. Dans un caractère plus exacerbé, les vidéos de Bill Viola et les déroulements scéniques de celles Mattew BARNEY ont joué un rôle important dans la façon d’entreprendre mes travaux. Tout en m’abreuvant de science-fiction (Philip K.DICK, Isaac ASIMOV ) des ouvrages comme « le serpent cosmique » de Jérémi NARBY ont stimulé mon intérêt pour les spéculations ésotériques. Plus récemment, j’ai été interpellé par le travail vidéo 3D de Magnus WALLIN, qui place le « sujet » humain dans des circonstances redoutablement cyniques.

Un artiste peut aussi se définir par sa formation, qu’en est-il pour vous ?

Les sciences de la terre m’ont toujours fasciné. Particulièrement passionné par les minéraux et leur formation, je me suis également initié quelques années à l’entomologie, puis investi dans le dessin et les médiums classiques, j’ai laissé ces préoccupations de côté. J’ai suivi des cours d’art appliqué dont le cursus était doté d’infographie (qui à l’époque ne m’intéressait pas). Persistant dans la voie des arts j’ai opté pour le cursus DNSEP Diplôme National Supérieur d’Expression Plastique des Beaux-Arts de Valenciennes (59), où la lassitude des pratiques conventionnelles s’est substituée par la pratique aliénante et autodidacte de l’ordinateur et de ses appendices.

Le monde du petit m’attire, la plupart de mes œuvres sont conçues à base de photographies et de vidéos, celles-ci ont été arrachées à des milieux bien spécifiques : les zones dont je parle sont des réductions du monde, une partie de mon travail consiste à rendre autonome ces paysages orphelins en créant un nouveau microcosme.

Les outils que vous offrent la technologie et le multimédia peuvent-ils être comparés, pour vous, artiste du 21e siècle, à l’invention du tube de peinture pour un artiste du 19e ?

Bien sûr cela a décuplé les possibilités de chacun et cela a également changé le processus de la création et de la diffusion des œuvres. L’exemple du site œuvre de l’artiste Reynald DROUHIN (http:desfrags.cicv.fr) en illustre bien les effets : artiste ou non, les visiteurs de cet espace Web peuvent créer des œuvres d’art en toute ubiquité, sans l’intervention de l’artiste créateur de l’interface. La nouveauté du tube de peinture était qu’il y avait désormais la possibilité de se déplacer hors de l’atelier pour s’approprier un élément. Ce qu’il y a d’amusant c’est qu’il y a depuis quelques années la possibilité de rester dans son atelier et de s’approprier via Internet le reste du monde.

Concernant la scénographie d’un film court, j’avais en tête un projet d’ordre architectural dont le but serait de concevoir entièrement un bâtiment à même la roche: le sculpter, le découper, tout en important un minimum de matériaux. Je trouvais quelques lieux susceptibles d’accueillir mes premières ébauches; mais aucune des formes dessinées jusque là ne semblaient assimilable à une telle idée. Je mis donc ce travail de côté…

J’étais en train de ranger mon bureau car il y avait un “bordel monstre” : je venais juste de finir un trou ou une découpe, je ne sais plus très bien… Ce dont je me souviens, c’est qu’un à un, je replaçais les objets dérangés. Je n’y voyais plus clair. Dehors il faisait beau, sans plus. C’est lorsque je casai ma rallonge électrique que le bâtiment se révéla. Le boîtier en plastique de l’enrouleur recevait alors une lumière froide et intense lui allouant provisoirement un statut inespéré. J’arrachai un instantané de ce fructueux changement d’échelle.

Propos recueillis par David Barbage, octobre 2007.