Tutti frutti, galerie L’Œil histrion, février 2013

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Texte de Béatrice Meunier-Dery / pour l’artothèque Orcca à destination tout public en 2009

Nicolas Tourte fait partie de cette génération d’artiste qui joue avec les mots, les expressions, avec les images, les histoires comme s’ils avaient un décodeur personnel et particulier sur le monde. Ce qui interpelle Nicolas Tourte ne vous poserait peut être pas question mais les réponses à ses préoccupations nous laissent surpris voire parfois légèrement inquiet… Son univers et ses références nous parlent, son langage se sert et puise à l’enfance… Celle où l’imagination fertile sait écrire des histoires en mélangeant tout et rien… L’entonnoir devient un objet magique qui permet de faire passer les idées par un petit couloir en plastique jaune pâle et transparent pour déboucher sur un ailleurs choisi avec soin, attrapant au passage tout ce qui va faire sens ou pas d’ailleurs… Ce qui n’a ni queue ni tête habite aussi son travail…et à défaut possède beaucoup d’yeux (comme des trous), et de chairs remodelées…Les choses ne sont pas prises au pied de la lettre mais détournées, interprétés, moulinées.}

L’homme semble devenir un élément dérisoire dans des histoires où il est confronté à sa taille minuscule dans des espaces hostiles. On imagine l’artiste, enfant, devant la télévision à regarder la quatrième dimension, puits d’idées de scénarii. Cette série est une anthologie d’histoires fantastiques, étranges, énigmatiques dont le but était, comme le disait son créateur Rod Serling, « de frapper le téléspectateur, de le choquer par la chute toujours inattendue, surprenante et singulière de chacune de ces histoires ». Et, on se surprend à se demander d’où sort cet œil de cyclope qui explose un pauvre gars tout nu? scène entrecoupée d’un truc baveux qu’on préfère ne pas chercher à identifier, enfin peut être, mais pas sûr…!

Il s’égare dans la nature hostile de sa table de cuisine entre les restes d’une poire et une colline de marc de café planté d’aiguilles de pin où nous le contemplons évanoui, drap de bain magenta et tee shirt noir, en tenue de petit déjeuner? (Même Gulliver était en uniforme quand il échoue à Brobdingnag (1))

Une vieille 2CV est garée sur une falaise en bois qui se donne l’illusion d’être Étretat le temps d’une vidéo. Un corps chute. On observe une silhouette féminine s’éloigner du bord. Elle vient tout juste de le pousser… Assassinat offert par Nicolas Tourte, l’enfant terrible de la falsification.

L’artiste trouve dans le numérique la baguette magique qui lui permet de tout faire, là où aucune colle de la nouvelle génération ne peut encore rien pour lui à part être collé au plafond comme une chauve-souris… Il fait de ses mains des « poumons » parce qu’il met des mains au bout de ses doigts ainsi de suite jusqu’à obtenir une structure vivante qui doit respirer telles les branchies de larve de triton. Il colle deux avant-bras ensemble et suspend le tout à un cintre… L’artiste s’intéresse aussi à l’élément incongru dans une logique de l’absurde.

Il oscille entre le poétique et l’art «tripal» dans ce qu’il a de primaire… il hybride des parties de corps comme ce que l’on pourrait imaginer être un organe énucléé bordé de dents de lait (dont certaines manquent à l’appel) sur fond de muqueuse irritée? De muscle dépiauté? Bref, un vieux cauchemar des familles… Et on rit nerveusement bien sûr, on est surtout soulagé(e) de regarder certaines vidéos l’estomac vide. Il y a des grumeaux roses au bord d’un bol, miettes de céréales engluées dans du lait fraise? D’autres tombées de la veille au pied d’un brûleur de gaz qui a fait déborder le cacao, celui qui colore la peau de lait qui frémit, se plisse, s’étoile après, quand elle ne repose plus que sur quelques millimètres de liquide, enfin si j’ai tout compris, pendant qu’une tartine saute de l’enfer d’un grille pain, que le serpent métallique du fond de la baignoire fasse un dernier soubresaut avant de mourir et que la chasse d’eau emporte avec elle un truc tombé de haut qui se noie sous nos yeux effarés. Voilà, la vision séquencée d’un matin de l’artiste qui livre un regard différent sur ce qui lui « saute aux yeux ». Il observe des mondes dans notre monde: « Les zones dans lesquelles je m’ aventure sont des réductions du monde, une partie de mon travail consiste à rendre autonome ces paysages orphelins » est-il écrit dans son petit catalogue « très tôt sur l’oreiller tréteaux sur l’oreiller » au dessus d’une photo de doigts qui font saigner un morceau de fraise qu’il va peut être bien coller sur une parois visqueuse…

Mouvements perpétuels…

La notion de cycle est importante dans le travail de l’artiste, ainsi que celle de la répétition (parfois même jusqu’à l’absurde et avec humour) Les images d’une vidéo semblent tourner en boucle… puis évoluent au moment où la question se pose. Ce peut être aussi un infime détail qui change, de petites choses à peine remarquables qui évoluent discrètement. Un plan arrière qui glisse derrière un premier plan soigneusement découpé.

Mais quel ange es-tu? Deux écrans de la même taille à côté l’un de l’autre et une série de causes à effets s’enchaînent. Les battement d’ailes de deux oiseaux rythment l’un , une goutte virtuelle saute de l’un à l’autre écran à rebours (de droite à gauche, sens inverse de lecture…) Le mécanisme est presque horloger, le système de balancier visuel fonctionne à merveille. A vouloir tout enregistrer en même temps notre cœur se met à tourner lui aussi… Impressions physiques, sensations de vertige.

Quand l’artiste nous propose plusieurs images simultanément, seules quelques-unes semblent animées, lors que d’autres plans sont fixes. Certains le restent, d’autres pas…si bien que le spectateur perçoit très vite qu’il est floué et doit revoir plusieurs fois l’ensemble pour tout découvrir. Nicolas Tourte a tellement de culot que l’on fini par remettre notre propre perception en question. Quel est l’univers que je perçois en temps « ordinaire » puisque ce qu’il nous met sous les yeux ne l’est plus, pas, est saugrenu, loufoque, déplaisant, marrant, « spécial » est le mot…

Entretien entre Nicolas Tourte et David Barbage, directeur de la galerie Duchamp à Yvetot en 2007 à l’occasion de l’exposition « Très tôt sur l’oreiller, tréteau sur l’oreiller.

Vous êtes né et avez vécu à Charleville-Mézières dans les Ardennes comme Arthur Rimbaud, quelles relations entretenez-vous avec « l’homme aux semelles de vents» et la poésie en générale ?

J’ai le souvenir, lorsque j’étais enfant d’avoir un jour illustré le « A » de « Voyelles » ; c’était un moment clé où la vision du monde que je possédais a quelque peu chaviré : le biotope répugnant de l’insecte, décrit brièvement dans la strophe de ce poème avait gagné une existence digne… Dans une approche plus directe, ce sont des écrits comme ceux de Charles BUKOWSKY qui ont influencé mes premières expériences vidéos où un « langage pictural » apparemment dénué de toute sensibilité venait choquer les esprits.

Par le biais ludique de la poésie, j’esquisse mes bases de recherche, à commencer par les intitulés de mes travaux, où je torture assemblages de mots incongrus et ponctuation, puisant dans les racines des uns et des autres, images, significations, contraires et sens.

Quelles sont les autres sources et repères artistiques, littéraires, philosophiques… de votre univers ?

David LYNCH et David CRONENBERG ont accru ma curiosité envers le milieu organique qui m’animait depuis longtemps. J’ai toujours été attiré par le côté « carton-pâte » et « bricolage » des films d’animation. Aux Beaux-Arts, la découverte de vidéastes comme Pierrick SORIN et Michel GONDRY fut fondamentale. Dans un caractère plus exacerbé, les vidéos de Bill Viola et les déroulements scéniques de celles Mattew BARNEY ont joué un rôle important dans la façon d’entreprendre mes travaux. Tout en m’abreuvant de science-fiction (Philip K.DICK, Isaac ASIMOV ) des ouvrages comme « le serpent cosmique » de Jérémi NARBY ont stimulé mon intérêt pour les spéculations ésotériques. Plus récemment, j’ai été interpellé par le travail vidéo 3D de Magnus WALLIN, qui place le « sujet » humain dans des circonstances redoutablement cyniques.

Un artiste peut aussi se définir par sa formation, qu’en est-il pour vous ?

Les sciences de la terre m’ont toujours fasciné. Particulièrement passionné par les minéraux et leur formation, je me suis également initié quelques années à l’entomologie, puis investi dans le dessin et les médiums classiques, j’ai laissé ces préoccupations de côté. J’ai suivi des cours d’art appliqué dont le cursus était doté d’infographie (qui à l’époque ne m’intéressait pas). Persistant dans la voie des arts j’ai opté pour le cursus DNSEP Diplôme National Supérieur d’Expression Plastique des Beaux-Arts de Valenciennes (59), où la lassitude des pratiques conventionnelles s’est substituée par la pratique aliénante et autodidacte de l’ordinateur et de ses appendices.

Le monde du petit m’attire, la plupart de mes œuvres sont conçues à base de photographies et de vidéos, celles-ci ont été arrachées à des milieux bien spécifiques : les zones dont je parle sont des réductions du monde, une partie de mon travail consiste à rendre autonome ces paysages orphelins en créant un nouveau microcosme.

Les outils que vous offrent la technologie et le multimédia peuvent-ils être comparés, pour vous, artiste du 21e siècle, à l’invention du tube de peinture pour un artiste du 19e ?

Bien sûr cela a décuplé les possibilités de chacun et cela a également changé le processus de la création et de la diffusion des œuvres. L’exemple du site œuvre de l’artiste Reynald DROUHIN (http:desfrags.cicv.fr) en illustre bien les effets : artiste ou non, les visiteurs de cet espace Web peuvent créer des œuvres d’art en toute ubiquité, sans l’intervention de l’artiste créateur de l’interface. La nouveauté du tube de peinture était qu’il y avait désormais la possibilité de se déplacer hors de l’atelier pour s’approprier un élément. Ce qu’il y a d’amusant c’est qu’il y a depuis quelques années la possibilité de rester dans son atelier et de s’approprier via Internet le reste du monde.

Concernant la scénographie d’un film court, j’avais en tête un projet d’ordre architectural dont le but serait de concevoir entièrement un bâtiment à même la roche: le sculpter, le découper, tout en important un minimum de matériaux. Je trouvais quelques lieux susceptibles d’accueillir mes premières ébauches; mais aucune des formes dessinées jusque là ne semblaient assimilable à une telle idée. Je mis donc ce travail de côté…

J’étais en train de ranger mon bureau car il y avait un “bordel monstre” : je venais juste de finir un trou ou une découpe, je ne sais plus très bien… Ce dont je me souviens, c’est qu’un à un, je replaçais les objets dérangés. Je n’y voyais plus clair. Dehors il faisait beau, sans plus. C’est lorsque je casai ma rallonge électrique que le bâtiment se révéla. Le boîtier en plastique de l’enrouleur recevait alors une lumière froide et intense lui allouant provisoirement un statut inespéré. J’arrachai un instantané de ce fructueux changement d’échelle.

Propos recueillis par David Barbage, octobre 2007.