All is true / Entretien entre Virginie Jux et Nicolas Tourte pour la revue Ten-Ten en 2015


All is true!

Voici un artiste-bricoleur qui a plus d’un « trou » dans son sac. Avec une économie de moyens et une dépense considérable d’énergie il s’amuse avec les images (photos, montages, vidéos), les codes, les mots, l’histoire de l’art et l’histoire du monde. Il s’engouffre dans la moindre faille pour nous proposer un travail des profondeurs sans compromis.
Nicolas Tourte vit à Lille et est représenté par la galerie Laure Roynette à Paris. Il a exposé en Europe, notamment en Belgique, mais aussi en Asie et au Mexique.

La représentation récurrente du trou qu’il soit ouverture, faille, fissure ou orifice, est un élément que l’on retrouve souvent dans ton travail, c’est un choix conscient, une véritable volonté d’exploiter le vide ou un pur hasard?


Par quel trou commencer ? étrangement ce mot ne m’inspire guère, ne serait-ce que par sa consonance, je préfère en effet ses synonymes. Ses représentations dans l’art sont souvent préméditées. Ce qui m’intéresse moi ce sont les nombreux orifices du corps humain qui assurent son fonctionnement, soit par automatismes, soit par actions conscientes. Le corps humain est une machine vieille comme le monde, dont l’efficacité repose en partie sur des orifices. L’ouverture ne concerne pas seulement l’esprit mais aussi l’enveloppe charnelle! Si vous privez un homme de quelques orifices, il dépérit rapidement car tout transite par là, fluides sexuels, oxygène, nutriments … Ce n’est donc pas toujours un hasard !


Pour toi c’est quoi un orifice ?
C’est à la fois une possibilité de fuite poétique, un puits des possibles. Un creuset dans lequel il fait bon se laisser aller aux expérimentations les plus tièdes. Invoquer une alchimie des plus sombres. À l’encontre d’une « happy end », c’est aussi une fin en cul-de-sac, le trou noir toujours prêt à engloutir la moindre des espérances.


Pourquoi retrouvons- nous la bouche dans plusieurs de tes pièces ? Le lien entre la bouche et la parole est évident, mais encore ?

Souvent dans mon travail la parole passe en arrière-plan, même si certaines paires de lèvres émettent des sons et dialoguent entre elles, je focalise plutôt sur les possibles entrées / sorties qui transitent par là. C’est pour moi une masse pulpeuse aux diverses fonctions. L’interstice buccal peut être le lieu de la libre circulation de mucus, c’est aussi la lisière d’une forêt à l’écosystème varié , la limite psychologique d’un danger immatériel, le portail du fantastique. Quand j’aborde la bouche et sa périphérie, je visionne des séquences cinématographiques où là aussi, visuellement et symboliquement, la bouche crève l’écran. Soit elle me renvoie vers quelque chose d’érotique, soit elle participe à une action marquée par le combat.
L’embouchure de ce passage aux embruns visqueux est l’entrée de l’appareil digestif, là où la salive débute le travail de démantèlement des aliments telle une formidable décharge prête à tout transformer, trier, recycler.


Le trou est-il un moyen de détourner les codes? Si oui, ces détournements sont-ils une volonté d’iconoclaste revendiquée?


C’est surtout une phase d’approche qui stimule mon imaginaire et peut faire de même avec celui du spectateur. J’admets volontiers aimer chatouiller les quelques mœurs fossiles encore vivantes mais cela ne constitue pas l’essence de ma démarche artistique. Si je détourne certains codes, sans jamais vraiment tomber dans le trou, c’est surtout pour aborder la question du beau.
Par exemple, j’ai travaillé avec une infirmière à domicile qui me contactait lorsque des cas avancés de plaies étaient susceptibles de m’intéresser. La plaie est elle aussi une ouverture, un trou. Je les photographiais alors, comme l’on peut s’émerveiller devant une fleur. Pour conclure je dirais que ce qu’il y a de plus important est de trouver non pas un sujet pouvant heurter ou déstabiliser autrui mais de tenter de faire s’interroger l’autre sur ce qu’on lui a appris à trouver beau, délicieux et enchanteur. Le concept du beau est fluctuant, lié à une époque, un milieu, à des critères et dépend de celui qui regarde.


L’utilisation fréquente de la vidéo, des images en boucle et/ou répétitives t’apparaît-elle comme une façon d’échapper au vide?


C’est amusant que tu me demandes cela alors que j’ai en partie débuté l’exploration abyssale du médium vidéo afin de gagner de la place dans le studio que j’habitais, lorsque j’étais étudiant, en 2002!
Traiter des images en boucle évite de donner un début et une fin à une séquence animée. J’ai pourtant souvent essayé de construire des narrations, des expérimentations de longue durée. À chaque tentative je réduisais, coupais, samplais et focalisais sur un instant rémanent comme s’il s’agissait de rythmer une obsession mécanique résiduelle. L’envie demeure cependant de générer une forme de long métrage…
Si toutes ces extractions, ces images vidéo (qui la plupart du temps sont sonorisées), emplissent les espaces d’exposition jusqu’à épuiser et agacer par leur répétition les personnes qui y travaillent, elles retiennent quelques minutes les spectateurs qui vivent un moment de flottement durant lequel le dénouement reste clos, puisque sans cesse recommencé.


Quelle est la place du vide dans ton travail sur les échelles et les proportions, la micro et la macro ?


Le vide m’attire, il me donne une soif d’exploration et d’aventure au-delà d’une géographie des sentiers battus. Dans les rapports d’échelle sur lesquels je travaille, notamment dans mes « paysages microcosmiques », je recréé des vues, des mondes, j’interprète des paysages naturels que j’ai pu visiter ou découvrir dans les livres ou au cinéma que j’intègre à une vision fantasmatique. Je crée des grottes, des gouffres, des cratères, des ruines. Tout cela est encore très lié à la thématique de la faille, du vide, du trou.


Le trou génère-t-il une angoisse pour toi?


Non, pas particulièrement. Ce qui m’angoisse c’est lorsque je tombe sur un reportage évoquant la raréfaction d’une niche écologique ou portant sur l’extinction d’une espèce animale ou végétale. En revanche je me réjouis du fait qu’il puisse devenir un terrain anxiogène pour le spectateur.


Peur du vide?


Non. Je peux m’y jeter


Les matériaux que tu utilises sont très ancrés dans notre quotidien et sont assez prosaïques (bac de douche, poubelle, pince à linge…), fais-tu un lien entre ta démarche et le mouvement du pop art ? Si oui lequel ?


Je ne fais qu’instaurer un dialogue avec ces formes, même si elles appartiennent à l’ordinaire et font l’objet d’une consommation de masse, je ne me sens pas proche du pop art, même lorsque des clins d’œil évidents émergent de mon travail. (Ventis Slow).
Je place de manière plus ou moins subtile des références empruntées à l’histoire de l’art dans ma production et je dois avouer qu’il m’est agréable de brouiller les pistes avec ce genre de relectures.


Que penses-tu du sujet de philo de cette session 2014: Les œuvres éduquent-elles notre perception?


La question est compliquée car la perception dépend de nombreux paramètres et surtout de l’individu qui perçoit! L’art est un langage à la fois universel et élitiste qui va effectivement introduire des parasites dans la façon d’appréhender, de lire le monde et cela à différents degrés.
 Sans vouloir tomber dans un populisme dénué d’intérêt je trouve important de donner une première couche de lecture accessible. Une clé enfuie superficiellement dans le sable d’un bac sur lequel il suffirait de souffler pour accéder aux premières strates. D’où la récurrence d’éléments familiers, domestiques, dans mon travail