Nicolas Tourte fait partie de cette génération d’artiste qui joue avec les mots, les expressions, avec les images, les histoires comme s’ils avaient un décodeur personnel et particulier sur le monde. Ce qui interpelle Nicolas Tourte ne vous poserait peut être pas question mais les réponses à ses préoccupations nous laissent surpris voire parfois légèrement inquiet… Son univers et ses références nous parlent, son langage se sert et puise à l’enfance… Celle où l’imagination fertile sait écrire des histoires en mélangeant tout et rien… L’entonnoir devient un objet magique qui permet de faire passer les idées par un petit couloir en plastique jaune pâle et transparent pour déboucher sur un ailleurs choisi avec soin, attrapant au passage tout ce qui va faire sens ou pas d’ailleurs… Ce qui n’a ni queue ni tête habite aussi son travail…et à défaut possède beaucoup d’yeux (comme des trous), et de chairs remodelées…Les choses ne sont pas prises au pied de la lettre mais détournées, interprétés, moulinées.}
L’homme semble devenir un élément dérisoire dans des histoires où il est confronté à sa taille minuscule dans des espaces hostiles. On imagine l’artiste, enfant, devant la télévision à regarder la quatrième dimension, puits d’idées de scénarii. Cette série est une anthologie d’histoires fantastiques, étranges, énigmatiques dont le but était, comme le disait son créateur Rod Serling, « de frapper le téléspectateur, de le choquer par la chute toujours inattendue, surprenante et singulière de chacune de ces histoires ». Et, on se surprend à se demander d’où sort cet œil de cyclope qui explose un pauvre gars tout nu? scène entrecoupée d’un truc baveux qu’on préfère ne pas chercher à identifier, enfin peut être, mais pas sûr…!
Il s’égare dans la nature hostile de sa table de cuisine entre les restes d’une poire et une colline de marc de café planté d’aiguilles de pin où nous le contemplons évanoui, drap de bain magenta et tee shirt noir, en tenue de petit déjeuner? (Même Gulliver était en uniforme quand il échoue à Brobdingnag (1))
Une vieille 2CV est garée sur une falaise en bois qui se donne l’illusion d’être Étretat le temps d’une vidéo. Un corps chute. On observe une silhouette féminine s’éloigner du bord. Elle vient tout juste de le pousser… Assassinat offert par Nicolas Tourte, l’enfant terrible de la falsification.
L’artiste trouve dans le numérique la baguette magique qui lui permet de tout faire, là où aucune colle de la nouvelle génération ne peut encore rien pour lui à part être collé au plafond comme une chauve-souris… Il fait de ses mains des « poumons » parce qu’il met des mains au bout de ses doigts ainsi de suite jusqu’à obtenir une structure vivante qui doit respirer telles les branchies de larve de triton. Il colle deux avant-bras ensemble et suspend le tout à un cintre… L’artiste s’intéresse aussi à l’élément incongru dans une logique de l’absurde.
Il oscille entre le poétique et l’art «tripal» dans ce qu’il a de primaire… il hybride des parties de corps comme ce que l’on pourrait imaginer être un organe énucléé bordé de dents de lait (dont certaines manquent à l’appel) sur fond de muqueuse irritée? De muscle dépiauté? Bref, un vieux cauchemar des familles… Et on rit nerveusement bien sûr, on est surtout soulagé(e) de regarder certaines vidéos l’estomac vide. Il y a des grumeaux roses au bord d’un bol, miettes de céréales engluées dans du lait fraise? D’autres tombées de la veille au pied d’un brûleur de gaz qui a fait déborder le cacao, celui qui colore la peau de lait qui frémit, se plisse, s’étoile après, quand elle ne repose plus que sur quelques millimètres de liquide, enfin si j’ai tout compris, pendant qu’une tartine saute de l’enfer d’un grille pain, que le serpent métallique du fond de la baignoire fasse un dernier soubresaut avant de mourir et que la chasse d’eau emporte avec elle un truc tombé de haut qui se noie sous nos yeux effarés. Voilà, la vision séquencée d’un matin de l’artiste qui livre un regard différent sur ce qui lui « saute aux yeux ». Il observe des mondes dans notre monde: « Les zones dans lesquelles je m’ aventure sont des réductions du monde, une partie de mon travail consiste à rendre autonome ces paysages orphelins » est-il écrit dans son petit catalogue « très tôt sur l’oreiller tréteaux sur l’oreiller » au dessus d’une photo de doigts qui font saigner un morceau de fraise qu’il va peut être bien coller sur une parois visqueuse…
Mouvements perpétuels…
La notion de cycle est importante dans le travail de l’artiste, ainsi que celle de la répétition (parfois même jusqu’à l’absurde et avec humour) Les images d’une vidéo semblent tourner en boucle… puis évoluent au moment où la question se pose. Ce peut être aussi un infime détail qui change, de petites choses à peine remarquables qui évoluent discrètement. Un plan arrière qui glisse derrière un premier plan soigneusement découpé.
Mais quel ange es-tu? Deux écrans de la même taille à côté l’un de l’autre et une série de causes à effets s’enchaînent. Les battement d’ailes de deux oiseaux rythment l’un , une goutte virtuelle saute de l’un à l’autre écran à rebours (de droite à gauche, sens inverse de lecture…) Le mécanisme est presque horloger, le système de balancier visuel fonctionne à merveille. A vouloir tout enregistrer en même temps notre cœur se met à tourner lui aussi… Impressions physiques, sensations de vertige.
Quand l’artiste nous propose plusieurs images simultanément, seules quelques-unes semblent animées, lors que d’autres plans sont fixes. Certains le restent, d’autres pas…si bien que le spectateur perçoit très vite qu’il est floué et doit revoir plusieurs fois l’ensemble pour tout découvrir. Nicolas Tourte a tellement de culot que l’on fini par remettre notre propre perception en question. Quel est l’univers que je perçois en temps « ordinaire » puisque ce qu’il nous met sous les yeux ne l’est plus, pas, est saugrenu, loufoque, déplaisant, marrant, « spécial » est le mot…