Drag & Drop / Nicolas Tourte par Pauline Lisowski pour BOUMBANG

Explorer l’univers artistique de Nicolas Tourte amène à découvrir un travail protéiforme et riche en sens, qui se découvre couche par couche. L’artiste convoque une multiplicité de médiums, la sculpture, le dessin, l’installation et les outils numériques liés au traitement de la photographie et de la vidéo pour créer des situations entre le réel et le virtuel. Si au départ, on peut voir dans ses œuvres un intérêt pour les phénomènes naturels, on comprend ensuite que ses recherches tournent plus largement sur des temporalités cycliques qui règlent l’univers. Nicolas Tourte est fasciné par les mouvements naturels, ce qui nous dépasse et qu’on a du mal à maîtriser. Il combine cet intérêt avec des notions liées au virtuel et aux nouvelles technologies. Dans ses œuvres, il tend alors à faire songer le spectateur, à l’amener ailleurs.

Nicolas Tourte, Deux lunes
Nicolas Tourte, Deux lunes, dispositif vidéo, dimensions variables, 2016 © ADAGP – Nicolas Tourte / Galerie Laure Roynette
Nicolas Tourte, Neige sédimentielle
Nicolas Tourte, Neige sédimentielle, Vidéo 1080P en boucle, 2016 © ADAGP – Nicolas Tourte / Galerie Laure Roynette
Nicolas Tourte, Trois bandes
Nicolas Tourte, Trois bandes, 2016 © ADAGP – Nicolas Tourte / Galerie Laure Roynette

À partir de prises de vue de paysages, notamment de croûte terrestre, qu’il bascule, il cherche à nous faire prendre conscience d’un état du monde qui évolue en permanence. Dans ses vidéos, telles que « Paysage va-et-vient », il déstabilise les points de vue habituels sur les paysages et révèle alors d’autant plus les mouvements continus de la nature. Face à ses « Paraciels », le spectateur est incité à s’arrêter et à contempler les mouvements de nuages. Pour l’artiste, plus qu’un moment de contemplation, ses œuvres conduisent à un état intermédiaire, une sortie de la réalité pour ensuite mieux comprendre le système qui nous dirige.

Nicolas Tourte, Paysage
Nicolas Tourte, Paysage, va et vient, vidéo 1080P en boucle, 2016 © ADAGP – Nicolas Tourte / Galerie Laure Roynette
Nicolas Tourte, Paraciels
Nicolas Tourte, Paraciels, installation vidéo, dimensions variables, 2009 © ADAGP – Nicolas Tourte / Galerie Laure Roynette

De même, considérant qu’on baigne dans un flux d’objets et d’images, Nicolas Tourte détourne les objets de leur fonction, les transforme et leur donne un côté étrange. On a comme l’impression qu’ils ont subi une métamorphose ou qu’ils sont vivants. D’autres objets sont également des supports de projection de vidéo et nous invitent à nous plonger dans un monde hors du temps, dans une possible histoire. « Passage n°5 », un livre sur lequel est projetée une vidéo montrant des mouvements naturels, captive le regard, nous amène à nous arrêter et à contempler une sorte de flux de tourbillon à l’infini. Durant ce moment, de possibles liens s’établissent entre l’image en mouvement et l’objet, qui défit le temps pour l’artiste.

Nicolas Tourte, Passage 5
Nicolas Tourte, Passage n°5, 2016 © ADAGP – Nicolas Tourte / Galerie Laure Roynette

Nicolas Tourte développe cette métamorphose de façon encore plus forte dans une série d’images d’objets en bois, nous incitant à nous poser des questions sur ce qu’on voit réellement. Présentés sur internet, ses travaux engagent le doute du spectateur: Serait-ce des vidéos qui témoignent de véritables expériences ou des histoires virtuelles?

De plus, le lieu d’une exposition l’intéresse pour concevoir des situations propices à la promenade et à l’arrêt, aussi bien physiques qu’imaginées. À la Galerie Laure Roynette, il a conçu son exposition tel un espace où perdre ses repères. Le long des murs, il a installé une photographie présentant une coupe stratigraphique d’un paysage. Cette vue verticale est renversée, étirée et crée un curieux horizon. Cet environnement naturel constitue comme un décor pour l’installation « Couple de chaises ». En suspension, cette œuvre incite le visiteur à tourner autour et à découvrir des excroissances. Ces objets auraient subi une curieuse transformation et semblent vivants.

L’ensemble de ses œuvres amènent le visiteur à avoir des sensations de vertige. Envoûté, il est comme pris au piège par ce qu’il voit. Puis, il retrouve le contact avec le réel. Ainsi, au regard d’une multiplicité de formes, de médiums et de rapports à l’image, Nicolas Tourte offre une vision du monde aussi bien poétique que critique.

Nicolas Tourte, Vue générale de l'exposition "Drag & Drop"
Nicolas Tourte, Vue générale de l’exposition « Drag & Drop » à la Galerie Laure Roynette © ADAGP – Nicolas Tourte / Galerie Laure Roynette
Nicolas Tourte, Couple de chaises
Nicolas Tourte, Couple de chaises, bois, boulot et métal, 2016 © ADAGP – Nicolas Tourte / Galerie Laure Roynette
Nicolas Tourte, Couple de chaises
Nicolas Tourte, Couple de chaises, bois, boulot et métal, détail, 2016 © ADAGP – Nicolas Tourte / Galerie Laure Roynette
Nicolas Tourte, Balayage progressif
Nicolas Tourte, Balayage progressif, bois et matériaux divers, 90x16x60 cm, pièce unique, 2013 © ADAGP – Nicolas Tourte / Galerie Laure Roynette
Nicolas Tourte, Punish Yourself
Nicolas Tourte, Punish Yourself, bois et métal, 150x75x27 cm, pièce unique, 2013 © ADAGP – Nicolas Tourte / Galerie Laure Roynette
Nicolas Tourte, ceintre
Nicolas Tourte ©
Nicolas Tourte
Nicolas Tourte ©

Nicolas Tourte : de l’autre côté du miroir / Par Pauline Simons dans Le Point

Déjà repéré par la maison Hermès, le travail de Nicolas Tourte est à la fois chimérique et abordable, poétique et déroutant. Rencontre autour d’un solo show à la galerie Laure Roynette.
Nicolas Tourte fait partie de ces jeunes créateurs facétieux. Récemment exposée au YIA (Young International Artists), son œuvre « Passage » – un livre ouvert balayé en boucle par un ressac quasi biblique – en disait déjà long sur les accords illusoires et répétitifs que l’artiste …

À l’heure où les chaînes d’info nous le rendent indigeste, Nicolas Tourte pratique à l’envi l’art de la répétition et n’hésite à explorer différents médias pour instiller une ambiguïté latente. Dans l’espace clos de la galerie, les images ressassées et démultipliées basculent, la perception vrille, les équilibres s’inversent et la logique semble déraisonner. Nicolas Tourte excelle dans l’oxymore, figure de style qui flirte avec l’absurde. D’autant que ses œuvres sont belles à regarder.

Dans une époque riche en fractures, en questionnements et en cloisonnements, ses Paraciels, la pièce la plus ancienne de l’exposition, composée de quatre parapluies blancs sur lesquels défile, en décalé, un ciel nuageux, sont autant de rêves éveillés que de vérités mensongères qui poussent le visiteur à prendre un peu de hauteur.

Sous sa baguette, l’objet quotidien perd à la fois sa fonction et son identité. Nicolas Tourte manie la vidéo en boucle, non pour informer, mais au contraire pour mieux brouiller les pistes. Dans l’œuvre Paysage, va et vient, il égratigne, une fois encore, l’ordre et les cycles d’une nature qui l’intrigue puisque seul le mouvement d’une plaque bleue comme le ciel redessine la montagne. En premier plan ? En arrière-plan ? L’artiste nous leurre au niveau de l’image, mais également au niveau de la mise en œuvre.

« Je travaille avec peu de moyens, mais j’aime entretenir un lien équivoque entre le réel et le virtuel, le faux et le vrai. Je me plais à laisser croire que mes œuvres sont réalisées à coups de haute technologie, alors qu’il n’en est rien », explique l’artiste, qui a déjà été choisi à plusieurs reprises par la maison Hermès(La Tête dans les nuages en 2014 et L’Oeil du flâneur en 2015) afin de donner à ses objets cultes un usage tout à fait inattendu.
Avec la complicité de Renato Casciani, collectionneur et curateur, Nicolas Tourte a composé la scénographie de l’exposition dans le droit fil du chef-d’œuvre de Lewis Caroll. Les déséquilibres, les inversions et les changements d’échelle savamment orchestrés décident ici d’une réalité augmentée : entre un panoramique de strates de schistes démultipliées, une paire de chaises en lévitation qui évoquent un objet quotidien tellement perturbé qu’il en est devenu inutile et une plaque d’égout aux motifs répétitifs évoquant de loin une mégalopole kafkaïenne, l’artiste interroge, d’un pied de nez, notre rapport au monde.

Grâce à la technologie, l’impromptu peut aussi devenir un moteur dans le processus créatif. Ainsi, en programmant certains algorithmes, l’artiste fait face à des propositions qui ne sont pas de son seul fait. À lui de les accepter ou de les rectifier. « Cela m’ennuie d’avoir l’idée d’une pièce toute faite. L’imprévu me redynamise et me pousse à toujours aller au-delà », poursuit-il.
Dans ce jeu d’équilibriste, Nicolas Tourte instille, en sourdine, de petites doses d’humour, « tentative pour décaper les grands sentiments de leur connerie » (Raymond queneau).  Cela commence par le titre de l’exposition : Drag & Drop. Alors, glissez-déposez, mais évitez la corbeille.

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YIA art fair #7 / Stand Galerie Laure Roynette / Paris

YIA art fair #7 / Stand Galerie Laure Roynette / Paris
Du 20 au 23 octobre 2016

Avec Géraldine Cario, Nicolas Tourte, Mathieu Weiler, Athanasios Zagorisios
LE CARREAU DU TEMPLE
4, RUE EUGENE SPULLER, 75003 Paris

Entretien entre Nicolas Tourte et Point Contemporain en novembre 2016 à l’occasion de l’exposition Drag and drop / Commissariat Renato Casciani

La première fois que l’on découvre le travail de Nicolas Tourte, on pourrait penser qu’il porte sur le détournement d’objets.  Or son questionnement aborde plutôt leur malléabilité, la possibilité de changer leur apparence, de jouer sur leur présence ou leur absence, et au final de les faire exister sur d’autres plans, ceux d’une réalité nouvelle. L’artiste compare d’ailleurs ses différents travaux à une constellation comme celle de la Grand Ourse. Un ensemble d’étoiles que l’on pourrait croire existantes sur un même plan, alors que la profondeur qui les sépare dans l’espace est bien plus grande.

Peut-on dire que ton travail s’articule autour de la notion de cycle ?
Elle est en effet le fil rouge de ma conduite. Mes oeuvres se construisent autour du cycle, de la répétition, de la redondance, du mouvement perpétuel, qui peut être à la fois naturel ou complètement artificiel.

On se pose d’ailleurs la question de la frontière entre le naturel et l’artificiel…
Tout ce que j’empreinte à la nature, aux objets, est retransmis de manière plus ou moins artificielle. Cela introduit une autre problématique qui est celle du « virtuel ». Quand Pierre Lévy (1) en parle, il souligne le fait que cette notion existe au moment où l’homme a commencé à entrer en interaction avec un objet (ex. casser une noix avec une pierre). De nos jours, le mot est devenu un peu fourre-tout. Il renvoie à une sorte de projection entre ce qui est existant et tangible et des formes complètement évanescentes impalpables.

Est-ce l’ambiguïté entre les deux qui t’intéresse ?
Se pose toujours pour moi la question du faux, du vrai. Je fais souvent paraître des images de pièces sur les réseaux sociaux bien avant qu’elles ne soient montrées en exposition. L’œuvre existe « virtuellement » avant d’avoir une existence concrète. On ne sait jamais si ce que l’on voit est une prise de vue ou un artefact Photoshop.

Veux-tu dire que l’image d’un objet le fait préexister ?
Il y a toujours le caractère fascinant de ce qui s’imprime sur la rétine et qui est irréductible. Toute l’exposition est conçue pour maintenir ce doute car il ouvre sur une multitude d’interprétations. La scénographie avec la projection vidéo, les vues stratigraphiques, le grand tirage disposé à l’horizontale, témoignent du flux d’images auquel nous sommes soumis, mais toujours dans ce continuum je crée un moment de doute.

Comme cette plaque d’égout qui échappe à l’image…
Je joue avec elle sur cette ambiguïté de l’existant. Étant sous exposée à la lumière, elle forme une tache sombre dans la scénographie. Elle ne révèle son volume que lorsque l’on s’approche suffisamment pour la regarder sous certains angles.

 

Paraciels, 2009 - Installation vidéo. Dimensions variables ©ADAGP - Nicolas Tourte / Galerie Laure Roynette
Paraciels, 2009 – Installation vidéo. Dimensions variables
©ADAGP – Nicolas Tourte / Galerie Laure Roynette

 

Le doute passe-t-il aussi par une perte des repères ?
Avec Renato Casciani nous avons pensé l’exposition à travers de multiples inversions. Le tirage du paysage de huit mètres est positionné à l’horizontale, l’installation des Paraciels est placée au sous-sol, les vidéos sont aussi inversées. Elle a été l’occasion de générer un univers conçu comme un flux où toutes les pièces dont certaines sont assez anciennes répondent à de plus récentes. L’exposition a aussi été, par la volonté du commissaire, l’occasion de produire des pièces qui n’existaient que sur plan.

On retrouve un autre ciel dans cette vue de couches sédimentaires…
C’est le cinquième ciel de cet espace du sous-sol de la galerie. L’image provient de la série des Vues stratigraphiques qui consistent en des photomontages générés à partir d’un fond personnel d’images qui compte près de 200 vues. Depuis 2004, je photographie des paysages dans lesquels sont visibles les couches sédimentaires, des marques d’érosion qu’elles soient naturelles ou artificielles. On y trouve une multitude d’informations grâce au phénomène de fossilisation, aux poches de gaz… il y a dans cette pièce un effet miroir qui accentue l’idée d’espace intermédiaire.

 

J’ai commencé à prendre des photographies de paysage sans forcément savoir ce que j’allais mettre en oeuvre. C’est un travail assez brut car l’intérêt n’est pas de produire un beau tirage mais de tailler dans l’image pour générer une répétition de strates et lui donner l’apparence d’un millefeuille.

 

Trois bandes, 2016 - Installation vidéo. Matériaux mixtes. Dimensions variables ©ADAGP - Nicolas Tourte / Galerie Laure Roynette
Trois bandes, 2016 – Installation vidéo. Matériaux mixtes. Dimensions
variables
©ADAGP – Nicolas Tourte / Galerie Laure Roynette

 

N’y a-t-il pas aussi l’idée de « couches » dans la projection vidéo ?
Dans la pièce Trois bandes, l’objet sculptural devient écran. C’est une installation diurne et nocturne et comme lors d’une sédimentation, les éléments perçus s’effacent pour laisser place à autre chose, ici la structure installée in situ. Ainsi la pièce peut vivre sans son enveloppe d’images.

L’effacement se retrouve sur d’autres pièces ?
Dans la vidéo Paysage va-et-vient, se retrouve cette idée d’effacement. J’ai décomposé une photographie par un procédé assez archaïque afin d’utiliser le ciel comme un cache que je déplace sur toute la surface de l’image. La pièce renvoie tout autant à des oeuvres connues de l’histoire de l’art qu’à l’histoire du cinéma et à l’évolution des effets spéciaux notamment dans la création d’un arrière-plan. Il y a vraiment une simplicité revendiquée dans la mise en œuvre de l’animation afin de créer l’illusion que le mouvement est créé par un travelling de caméra.

Dans cette pièce aussi tu nous places entre deux éléments, celui d’une réalité géologique, pesante, qui a une présence physique très  forte et une dimension plus céleste…
Ce côté aérien fait perdre de la matérialité à tous ces matériaux à la physicalité très présente. C’est pour rappeler que quelques soient leur dureté et leur résistance, par un phénomène d’érosion, ils redeviendront finalement poussière. Tout est éphémère et participe à une remise en œuvre continuelle.

J’aime la propriété sculpturale des éléments qui, s’érigeant ou s’effondrant, sont toujours en mutation.

 

Neige sédimentielle, 2016 - Vidéo 1080P en boucle ©ADAGP - Nicolas Tourte / Galerie Laure Roynette
Neige sédimentielle, 2016 – Vidéo 1080P en boucle
©ADAGP – Nicolas Tourte / Galerie Laure Roynette

 

Ce retour à la poussière est visible dans la vidéo Neige sédimentielle ?
Rien n’indique qu’il s’agit de poussière… et je ne souhaite pas révéler la source de ces images qui peuvent provenir tout aussi bien d’une prise de vue naturelle, que générées par le moteur 3D d’un ordinateur très puissant avec un logiciel d’effets spéciaux comme il en est utilisé dans les studios hollywoodiens. La video évoque l’idée du dépôt et de la sédimentation qui, à terme, produit les strates géologiques. Elle parle des particules de sédiment mais aussi de cendre volcanique comme celle qui est à l’origine de l’enfouissement des villes.

Les chaises, comme ces particules, suspendues entre terre et ciel, sont-elles en proie à une forme de mutation ?
Le Couple de chaises fait partie d’une série d’objets augmentés, modifiés. Elles sont comme beaucoup de mes travaux polysémiques. Elles font références aux rotoreliefs par le façonnage des cônes, mais aussi à la balançoire de Fabrice Hyber. Comme pour les parapluies, il y a l’envie d’interagir avec des éléments communs que tout le monde puisse immédiatement identifier et a déjà manipulé. Par leur suspension, je leur donne aussi un élan performatif.

 

Couple de chaises, 2016 - Sculptures. Dimensions 2 x 40 cm / 72 cm / 47 cm ©ADAGP - Nicolas Tourte / Galerie Laure Roynette
Couple de chaises, 2016 – Sculptures. Dimensions 2 x 40 cm / 72 cm / 47 cm
©ADAGP – Nicolas Tourte / Galerie Laure Roynette

 

N’ont-elles pas aussi un caractère sexué ?
L’idée du genre est plus anecdotique mais on peut toutefois déterminer laquelle est mâle et l’autre femelle. On retrouve ce caractère sexué sur le visuel des deux lunes du carton d’invitation qui évoque les trompes de fallope et autres organes jumeaux. Je voulais que se retrouve par ces lunes l’idée d’influence et des cycles, ces liens entre les éléments naturels (vents, marées, phénomènes géologiques…) et célestes. Et rendre compte aussi de cette mécanique invisible qui crée les cycles auxquels nous sommes soumis.

N’exprimes-tu pas le désir que ces objets ou éléments échappent d’une certaine manière à ce qu’ils pourraient représenter ?
J’ai envie que ces objets, chaises, lunes, plaque d’égout…,  restent libres. Pour cela je les fais sortir du champ commun pour leur offrir une nouvelle existence et que chacun puisse avec eux se projeter dans une direction ou une autre.

(1) Pierre Lévy, Qu’est-ce que le virtuel ?,  éditions La Découverte Poche / Essais n°49, mars 1998.

 

 

Deux lunes, 2016 - Dispositif vidéo. Dimensions ø 100 cm ©ADAGP - Nicolas Tourte / Galerie Laure Roynette
Deux lunes, 2016 – Dispositif vidéo. Dimensions ø 100 cm
©ADAGP – Nicolas Tourte / Galerie Laure Roynette

 

Paysage, va et vient, 2016 - Vidéo 1080P en boucle ©ADAGP - Nicolas Tourte / Galerie Laure Roynette
Paysage, va et vient, 2016 – Vidéo 1080P en boucle
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All is true / Entretien entre Virginie Jux et Nicolas Tourte pour la revue Ten-Ten en 2015


All is true!

Voici un artiste-bricoleur qui a plus d’un « trou » dans son sac. Avec une économie de moyens et une dépense considérable d’énergie il s’amuse avec les images (photos, montages, vidéos), les codes, les mots, l’histoire de l’art et l’histoire du monde. Il s’engouffre dans la moindre faille pour nous proposer un travail des profondeurs sans compromis.
Nicolas Tourte vit à Lille et est représenté par la galerie Laure Roynette à Paris. Il a exposé en Europe, notamment en Belgique, mais aussi en Asie et au Mexique.

La représentation récurrente du trou qu’il soit ouverture, faille, fissure ou orifice, est un élément que l’on retrouve souvent dans ton travail, c’est un choix conscient, une véritable volonté d’exploiter le vide ou un pur hasard?


Par quel trou commencer ? étrangement ce mot ne m’inspire guère, ne serait-ce que par sa consonance, je préfère en effet ses synonymes. Ses représentations dans l’art sont souvent préméditées. Ce qui m’intéresse moi ce sont les nombreux orifices du corps humain qui assurent son fonctionnement, soit par automatismes, soit par actions conscientes. Le corps humain est une machine vieille comme le monde, dont l’efficacité repose en partie sur des orifices. L’ouverture ne concerne pas seulement l’esprit mais aussi l’enveloppe charnelle! Si vous privez un homme de quelques orifices, il dépérit rapidement car tout transite par là, fluides sexuels, oxygène, nutriments … Ce n’est donc pas toujours un hasard !


Pour toi c’est quoi un orifice ?
C’est à la fois une possibilité de fuite poétique, un puits des possibles. Un creuset dans lequel il fait bon se laisser aller aux expérimentations les plus tièdes. Invoquer une alchimie des plus sombres. À l’encontre d’une « happy end », c’est aussi une fin en cul-de-sac, le trou noir toujours prêt à engloutir la moindre des espérances.


Pourquoi retrouvons- nous la bouche dans plusieurs de tes pièces ? Le lien entre la bouche et la parole est évident, mais encore ?

Souvent dans mon travail la parole passe en arrière-plan, même si certaines paires de lèvres émettent des sons et dialoguent entre elles, je focalise plutôt sur les possibles entrées / sorties qui transitent par là. C’est pour moi une masse pulpeuse aux diverses fonctions. L’interstice buccal peut être le lieu de la libre circulation de mucus, c’est aussi la lisière d’une forêt à l’écosystème varié , la limite psychologique d’un danger immatériel, le portail du fantastique. Quand j’aborde la bouche et sa périphérie, je visionne des séquences cinématographiques où là aussi, visuellement et symboliquement, la bouche crève l’écran. Soit elle me renvoie vers quelque chose d’érotique, soit elle participe à une action marquée par le combat.
L’embouchure de ce passage aux embruns visqueux est l’entrée de l’appareil digestif, là où la salive débute le travail de démantèlement des aliments telle une formidable décharge prête à tout transformer, trier, recycler.


Le trou est-il un moyen de détourner les codes? Si oui, ces détournements sont-ils une volonté d’iconoclaste revendiquée?


C’est surtout une phase d’approche qui stimule mon imaginaire et peut faire de même avec celui du spectateur. J’admets volontiers aimer chatouiller les quelques mœurs fossiles encore vivantes mais cela ne constitue pas l’essence de ma démarche artistique. Si je détourne certains codes, sans jamais vraiment tomber dans le trou, c’est surtout pour aborder la question du beau.
Par exemple, j’ai travaillé avec une infirmière à domicile qui me contactait lorsque des cas avancés de plaies étaient susceptibles de m’intéresser. La plaie est elle aussi une ouverture, un trou. Je les photographiais alors, comme l’on peut s’émerveiller devant une fleur. Pour conclure je dirais que ce qu’il y a de plus important est de trouver non pas un sujet pouvant heurter ou déstabiliser autrui mais de tenter de faire s’interroger l’autre sur ce qu’on lui a appris à trouver beau, délicieux et enchanteur. Le concept du beau est fluctuant, lié à une époque, un milieu, à des critères et dépend de celui qui regarde.


L’utilisation fréquente de la vidéo, des images en boucle et/ou répétitives t’apparaît-elle comme une façon d’échapper au vide?


C’est amusant que tu me demandes cela alors que j’ai en partie débuté l’exploration abyssale du médium vidéo afin de gagner de la place dans le studio que j’habitais, lorsque j’étais étudiant, en 2002!
Traiter des images en boucle évite de donner un début et une fin à une séquence animée. J’ai pourtant souvent essayé de construire des narrations, des expérimentations de longue durée. À chaque tentative je réduisais, coupais, samplais et focalisais sur un instant rémanent comme s’il s’agissait de rythmer une obsession mécanique résiduelle. L’envie demeure cependant de générer une forme de long métrage…
Si toutes ces extractions, ces images vidéo (qui la plupart du temps sont sonorisées), emplissent les espaces d’exposition jusqu’à épuiser et agacer par leur répétition les personnes qui y travaillent, elles retiennent quelques minutes les spectateurs qui vivent un moment de flottement durant lequel le dénouement reste clos, puisque sans cesse recommencé.


Quelle est la place du vide dans ton travail sur les échelles et les proportions, la micro et la macro ?


Le vide m’attire, il me donne une soif d’exploration et d’aventure au-delà d’une géographie des sentiers battus. Dans les rapports d’échelle sur lesquels je travaille, notamment dans mes « paysages microcosmiques », je recréé des vues, des mondes, j’interprète des paysages naturels que j’ai pu visiter ou découvrir dans les livres ou au cinéma que j’intègre à une vision fantasmatique. Je crée des grottes, des gouffres, des cratères, des ruines. Tout cela est encore très lié à la thématique de la faille, du vide, du trou.


Le trou génère-t-il une angoisse pour toi?


Non, pas particulièrement. Ce qui m’angoisse c’est lorsque je tombe sur un reportage évoquant la raréfaction d’une niche écologique ou portant sur l’extinction d’une espèce animale ou végétale. En revanche je me réjouis du fait qu’il puisse devenir un terrain anxiogène pour le spectateur.


Peur du vide?


Non. Je peux m’y jeter


Les matériaux que tu utilises sont très ancrés dans notre quotidien et sont assez prosaïques (bac de douche, poubelle, pince à linge…), fais-tu un lien entre ta démarche et le mouvement du pop art ? Si oui lequel ?


Je ne fais qu’instaurer un dialogue avec ces formes, même si elles appartiennent à l’ordinaire et font l’objet d’une consommation de masse, je ne me sens pas proche du pop art, même lorsque des clins d’œil évidents émergent de mon travail. (Ventis Slow).
Je place de manière plus ou moins subtile des références empruntées à l’histoire de l’art dans ma production et je dois avouer qu’il m’est agréable de brouiller les pistes avec ce genre de relectures.


Que penses-tu du sujet de philo de cette session 2014: Les œuvres éduquent-elles notre perception?


La question est compliquée car la perception dépend de nombreux paramètres et surtout de l’individu qui perçoit! L’art est un langage à la fois universel et élitiste qui va effectivement introduire des parasites dans la façon d’appréhender, de lire le monde et cela à différents degrés.
 Sans vouloir tomber dans un populisme dénué d’intérêt je trouve important de donner une première couche de lecture accessible. Une clé enfuie superficiellement dans le sable d’un bac sur lequel il suffirait de souffler pour accéder aux premières strates. D’où la récurrence d’éléments familiers, domestiques, dans mon travail

Pete and repeat, galerie Laure Roynette, Paris. Novembre 2014

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