Entretien avec Alexandra Cardarelli et Nicolas Tourte pour la revue Inside Art en 2015

  1. Tu viens de terminer une période de résidence chez l’Atelier Wicar. Quel est le résultat artistique après trois mois ?

Je pensais pouvoir me dévouer pleinement à “apogée” mon dessein initial, durant les 3 mois de résidence qui m’étaient octroyés. Grâce aux propriétés aléatoires de mon emploi du temps, je fus sollicité par d’autres projets à la même époque, ceux-ci furent considérablement influencés par mon séjour romain.

Les phases de travail ayant subi cette contamination ont débuté par ma présentation au festival Interstice (Caen, France) organisé par la Station Mir. J’ai investi la grande galerie de l’ESAM (École Supérieure des Arts et Médias), qui est un espace tout en hauteur avoisinant les 160 m² au sol.

La proximité du Tibre lors de l’élaboration de ces esquisses s’est traduite dans la gestation de mon installation vidéo “Lupanar”, qui est un circuit fermé dans lequel s’écoule virtuellement un torrent, qui ondule dans l’espace d’exposition et se dénoue sur plus de 40 m de long.

J’ai l’habitude d’emmagasiner des images fixes et animées provenant de mon environnement immédiat. L’atelier Wicar se trouvant proche des rives du fleuve, je ne pouvais que focaliser sur la violence de certains de ses segments. Lors de ma venue, les fortes pluies lui permettaient un contraste de niveaux impressionnant. J’assimilais à ce fleuve érectile des bribes de mon voyage récent au Mexique (en me remémorant l’aspect calligraphique de bas-reliefs dans lesquels l’image du serpent est très présente). Le titre de cette installation vidéo est venu à la lecture d’un ouvrage évoquant la vie à Pompéi avant l’éruption du Vésuve.

Une accroche notable dans mon séjour romain est la confrontation à la forme hexagonale. Dès mon entrée dans l’atelier Wicar, le jour de mon arrivée, en ouvrant pour la première fois la porte, la façade de la serrure est tombée sur le carrelage aux joints friables : il m’a semblé amusant de prendre la chute de cette pièce métallique comme un signe. J’ai naturellement pris cette forme à partie pour débuter mes essais plastiques.
Un peu plus tard, alors que je me baladais sur les bords de la Méditerranée, la lumière était mauvaise et la zone parcourue ennuyeuse. J’activai l’application Maps de mon téléphone et fis défiler le rivage à grands coups d’index. Quelle ne fut pas ma surprise lorsque je découvris une surface hexagonale, marquée comme une immensité lacustre (Jung es-tu là ?). Il s’agissait du lac de Trajan, qui allait me permettre de développer l’idée de ma prime intention.
Celle-ci muta vers une uchronie concernant l’un des premiers modèles de logistique portuaire. Le résultat fut une maquette en carton plume transposée plus tard en marbre (en image dans le dossier Dropbox). Une autre est à l’étude, dressée comme un bouclier-écran sur lequel est projetée une texture vidéo en travertin.

À la même période, et toujours dans le même registre formel, je générais un projet d’élévation à section hexagonale pour la FEW (un parcours d’art contemporain à Wattwiller, France). Lors d’une interlude romaine, je découvris le lieu qui m’était destiné : celui-ci était pourvu d’un sol composé d’anciennes tommettes de terre cuite… hexagonales.

  1. Qu’est-ce que ça représente, en particulier pour un artiste contemporain, de passer cette période à Rome, la destination la plus briguée dès le temps du Grand Tour ?

C’est à la fois frustrant et très stimulant. Frustrant car je n’ai pu séjourner que la moitié du temps qui m’était incombé, car je devais nourrir d’autres projets. De plus, je me suis réellement senti chez moi : c’était très étrange de rendre mes clés. Stimulant car la ville recèle de mille et une merveilles à explorer, c’est l’occasion de s’imposer un mode de vie déambulatoire qui permet de découvrir les hauts lieux du patrimoine romain, mais également les endroits délaissés par le regard humain, ce que j’affectionne particulièrement. Je pense par exemple à une prise de vue que j’ai opérée dans les jardins de la villa Borghese (Monolithe, 2015). Il y a une infinité de niches discrètes qui peuvent, le temps d’un changement de point de vue, faire sens et faire écho à notre mode de vie parfois absurde, si on se donne le temps de se détourner des points d’intérêt touristiques.

  1. Qu’est-ce que tu considères comme la chose la plus intéressante de l’idée de résidence artistique ?

  2. Hormis les possibilités de rencontres et de découvertes culinaires, ce que j’aime dans le temps de résidence est de passer entre les parenthèses de l’ordinaire, s’offrir une part de liberté différente de celle du quotidien. C’est un peu comme si on me proposait de rentrer dans une nouvelle aire de jeu, avec un ensemble de règles inconnues.

Dans un second temps, c’est le fait de pouvoir entrer dans une mécanique de travail impassible, rester concentré sur un objectif. Faire l’impasse sur les besoins en sommeil, en calories. Entrer dans un état proche de la transe. Émerger après quelques jours et comprendre, un peu déboussolé tout de même, que cette nouvelle vie se mue dans un autre quotidien, qui à son tour peut se balayer en quelques heures d’avion, en rentrant chez soi et en s’y trouvant étranger.

  1. Tu as utilisé plusieurs types de médiums jusqu’à présent : avec lequel tu sens t’exprimer au maximum ?

Même si de prime abord l’utilisation de la vidéo semble prendre une grande place, je dirais que tous les médiums (excepté la peinture que j’ai mise de côté il y a plus de 10 ans) m’amènent à ce sentiment, à condition de les alterner. Je suis quelqu’un qui se lasse vite des choses. Je passe énormément de temps sur l’ordinateur, mais je dépense également beaucoup d’énergie en dessin (que je ne montre que très rarement), mais également en sculpture et en volume. Ce que j’apprécie dans la pratique physique de cette dernière, c’est l’état méditatif qu’elle me procure, car une fois l’idée circonscrite, je me mets à la tâche presque machinalement et, en parallèle de cette réalisation physique, je pense à un autre projet et résous des problèmes annexes.
J’aime cette idée d’être mon exécutant tout en me détachant de la question technique, une fois que le processus de réalisation est résolu bien sûr. J’aurais donc beaucoup de mal à choisir entre tel et tel média. De plus, j’ai le sentiment, tout en ayant conscience de ne pas être un artiste conceptuel, que l’idée est maîtresse de l’œuvre bien avant sa coquille, sa texture avec laquelle elle est proposée, ce qui d’ailleurs m’amuse beaucoup.

Si toutefois j’étais contraint de choisir, à la minute où je réponds à cette question, j’opterais pour la prise de vue photographique, car outre le fait de fixer des images, elle me sert à prendre des notes : ready-made inavoués, idées, glissements de terrain dans l’espace domestique… Ces éléments constituent des bases de recherche et ont plus de valeur qu’une œuvre terminée, que je pourrais refaire si elle venait à manquer.

  1. Si je ne me trompe pas, dans tes œuvres il y a une allusion au ready-made de Marcel Duchamp, au surréalisme. Quels sont tes maîtres ?

Oui, les ready-made sont omniprésents mais jamais présentés à 100 % comme tels : il y a toujours une modification plus ou moins subtile, qu’elle soit d’ordre mécanique, virtuel ou formel. Par exemple, dans “Hyperventilation”, un mécanisme rend vivante la boîte de jus d’orange en carton qui se gonfle et se dégonfle. Dans “Punish Yourself”, les tréteaux sont siamois et l’un d’eux subit un léger affaissement. Il me semble toujours très intéressant d’augmenter un objet, de le détourner afin de le questionner, même si la pratique initiée par Marcel Duchamp est désormais séculaire.

Je ne sais pas si l’on peut parler de “maîtres”, mais les artistes que j’affectionne proviennent de domaines très variés. Parmi les plus anciens, je pense à Albrecht Dürer et Jérôme Bosch (surtout la partie droite du Jardin des délices). Lorsque j’étais étudiant, j’étais proche du travail de Pierrick Sorin, j’aimais les premières vidéos de Bill Viola (The Reflecting Pool, Anthem) et les Cremaster Cycle de Matthew Barney, les projets sur l’eau de Fabrizio Plessi, l’univers acidulé de Pipilotti Rist, les dolls de Tony Oursler, la carrière de Louise Bourgeois… J’avoue m’arrêter souvent devant les œuvres de Donald Judd dont l’épure m’apporte beaucoup de quiétude. En ce moment, je suis le travail d’Éric Tabuchi, qui oscille entre photographie et pratique du volume.
Récemment, j’ai trouvé très juste la pièce d’Aristarkh Chernyshev, “Jesus Touch” : un crucifix constitué de cinq écrans tactiles dans lequel on peut faire défiler une série de crucifixions appartenant à l’histoire de l’art. Il y a également la peinture de Stéphane Balleux, les réalisations de Laurent Tixador…

  1. Plusieurs fois dans ton travail tu es parti d’objets trouvés que, à l’aide de la vidéoprojection, créent un effet aliénant dans le spectateur. Est-ce que tu veux créer une réalité différente de celle existante ?

Mon intention est d’augmenter l’objet d’une part de jeu. Je crée une forme autonome, qui est scrutée dans l’espoir d’une évolution, d’un dénouement, qui n’arrive jamais. C’est une catégorie de collage à dessein hypnotique. Un moment d’égarement poétique vécu, déclenché par une situation absurde qu’il m’est possible de transmettre.

  1. Qu’est-ce qui te plaît dans cette forme d’altération ?

De permettre à un mouvement, à une scène de se répéter à l’infini sans avoir à donner un début et une fin. Faire abstraction d’un scénario tout en ayant tenté d’en établir un.

  1. Quels sont vos projets futurs ?

Mon esprit sature d’envies, ce qui les draine en ce moment c’est la réfection d’une ancienne usine, qui à terme est destinée à un nouvel espace de travail. Gagnant en place, j’imagine des projets d’atelier plus ambitieux. Je réfléchis à une nouvelle organisation dans mon fonctionnement.

J’aime varier les approches, de ce fait je débute une collaboration avec un metteur en scène (Laurent Hatat) sur une pièce de théâtre écrite à la base de la nouvelle de Nancy Huston, Une adoration.

Plus tard je souhaite réaliser un film.

J’ai un projet d’exposition au musée de la Piscine (Roubaix, France) axé sur la commémoration de la Grande Guerre, y seront déployées des pièces déjà produites, dont POW (en image dans le dossier Dropbox), avec une œuvre spécialement imaginée pour les lieux.

J’ai débuté une série de trente photomontages nommés “Vues stratigraphiques”, un travail sur la strate, le paysage et la répétition et j’attends la réponse d’un projet d’exposition “hors les murs” en collaboration avec la galerie Laure Roynette (Paris) qui me représente.