Drag & Drop / Nicolas Tourte par Pauline Lisowski pour BOUMBANG

Explorer l’univers artistique de Nicolas Tourte amène à découvrir un travail protéiforme et riche en sens, qui se découvre couche par couche. L’artiste convoque une multiplicité de médiums, la sculpture, le dessin, l’installation et les outils numériques liés au traitement de la photographie et de la vidéo pour créer des situations entre le réel et le virtuel. Si au départ, on peut voir dans ses œuvres un intérêt pour les phénomènes naturels, on comprend ensuite que ses recherches tournent plus largement sur des temporalités cycliques qui règlent l’univers. Nicolas Tourte est fasciné par les mouvements naturels, ce qui nous dépasse et qu’on a du mal à maîtriser. Il combine cet intérêt avec des notions liées au virtuel et aux nouvelles technologies. Dans ses œuvres, il tend alors à faire songer le spectateur, à l’amener ailleurs.

Nicolas Tourte, Deux lunes
Nicolas Tourte, Deux lunes, dispositif vidéo, dimensions variables, 2016 © ADAGP – Nicolas Tourte / Galerie Laure Roynette
Nicolas Tourte, Neige sédimentielle
Nicolas Tourte, Neige sédimentielle, Vidéo 1080P en boucle, 2016 © ADAGP – Nicolas Tourte / Galerie Laure Roynette
Nicolas Tourte, Trois bandes
Nicolas Tourte, Trois bandes, 2016 © ADAGP – Nicolas Tourte / Galerie Laure Roynette

À partir de prises de vue de paysages, notamment de croûte terrestre, qu’il bascule, il cherche à nous faire prendre conscience d’un état du monde qui évolue en permanence. Dans ses vidéos, telles que « Paysage va-et-vient », il déstabilise les points de vue habituels sur les paysages et révèle alors d’autant plus les mouvements continus de la nature. Face à ses « Paraciels », le spectateur est incité à s’arrêter et à contempler les mouvements de nuages. Pour l’artiste, plus qu’un moment de contemplation, ses œuvres conduisent à un état intermédiaire, une sortie de la réalité pour ensuite mieux comprendre le système qui nous dirige.

Nicolas Tourte, Paysage
Nicolas Tourte, Paysage, va et vient, vidéo 1080P en boucle, 2016 © ADAGP – Nicolas Tourte / Galerie Laure Roynette
Nicolas Tourte, Paraciels
Nicolas Tourte, Paraciels, installation vidéo, dimensions variables, 2009 © ADAGP – Nicolas Tourte / Galerie Laure Roynette

De même, considérant qu’on baigne dans un flux d’objets et d’images, Nicolas Tourte détourne les objets de leur fonction, les transforme et leur donne un côté étrange. On a comme l’impression qu’ils ont subi une métamorphose ou qu’ils sont vivants. D’autres objets sont également des supports de projection de vidéo et nous invitent à nous plonger dans un monde hors du temps, dans une possible histoire. « Passage n°5 », un livre sur lequel est projetée une vidéo montrant des mouvements naturels, captive le regard, nous amène à nous arrêter et à contempler une sorte de flux de tourbillon à l’infini. Durant ce moment, de possibles liens s’établissent entre l’image en mouvement et l’objet, qui défit le temps pour l’artiste.

Nicolas Tourte, Passage 5
Nicolas Tourte, Passage n°5, 2016 © ADAGP – Nicolas Tourte / Galerie Laure Roynette

Nicolas Tourte développe cette métamorphose de façon encore plus forte dans une série d’images d’objets en bois, nous incitant à nous poser des questions sur ce qu’on voit réellement. Présentés sur internet, ses travaux engagent le doute du spectateur: Serait-ce des vidéos qui témoignent de véritables expériences ou des histoires virtuelles?

De plus, le lieu d’une exposition l’intéresse pour concevoir des situations propices à la promenade et à l’arrêt, aussi bien physiques qu’imaginées. À la Galerie Laure Roynette, il a conçu son exposition tel un espace où perdre ses repères. Le long des murs, il a installé une photographie présentant une coupe stratigraphique d’un paysage. Cette vue verticale est renversée, étirée et crée un curieux horizon. Cet environnement naturel constitue comme un décor pour l’installation « Couple de chaises ». En suspension, cette œuvre incite le visiteur à tourner autour et à découvrir des excroissances. Ces objets auraient subi une curieuse transformation et semblent vivants.

L’ensemble de ses œuvres amènent le visiteur à avoir des sensations de vertige. Envoûté, il est comme pris au piège par ce qu’il voit. Puis, il retrouve le contact avec le réel. Ainsi, au regard d’une multiplicité de formes, de médiums et de rapports à l’image, Nicolas Tourte offre une vision du monde aussi bien poétique que critique.

Nicolas Tourte, Vue générale de l'exposition "Drag & Drop"
Nicolas Tourte, Vue générale de l’exposition « Drag & Drop » à la Galerie Laure Roynette © ADAGP – Nicolas Tourte / Galerie Laure Roynette
Nicolas Tourte, Couple de chaises
Nicolas Tourte, Couple de chaises, bois, boulot et métal, 2016 © ADAGP – Nicolas Tourte / Galerie Laure Roynette
Nicolas Tourte, Couple de chaises
Nicolas Tourte, Couple de chaises, bois, boulot et métal, détail, 2016 © ADAGP – Nicolas Tourte / Galerie Laure Roynette
Nicolas Tourte, Balayage progressif
Nicolas Tourte, Balayage progressif, bois et matériaux divers, 90x16x60 cm, pièce unique, 2013 © ADAGP – Nicolas Tourte / Galerie Laure Roynette
Nicolas Tourte, Punish Yourself
Nicolas Tourte, Punish Yourself, bois et métal, 150x75x27 cm, pièce unique, 2013 © ADAGP – Nicolas Tourte / Galerie Laure Roynette
Nicolas Tourte, ceintre
Nicolas Tourte ©
Nicolas Tourte
Nicolas Tourte ©

Nicolas Tourte : de l’autre côté du miroir / Par Pauline Simons dans Le Point

Déjà repéré par la maison Hermès, le travail de Nicolas Tourte est à la fois chimérique et abordable, poétique et déroutant. Rencontre autour d’un solo show à la galerie Laure Roynette.
Nicolas Tourte fait partie de ces jeunes créateurs facétieux. Récemment exposée au YIA (Young International Artists), son œuvre « Passage » – un livre ouvert balayé en boucle par un ressac quasi biblique – en disait déjà long sur les accords illusoires et répétitifs que l’artiste …

À l’heure où les chaînes d’info nous le rendent indigeste, Nicolas Tourte pratique à l’envi l’art de la répétition et n’hésite à explorer différents médias pour instiller une ambiguïté latente. Dans l’espace clos de la galerie, les images ressassées et démultipliées basculent, la perception vrille, les équilibres s’inversent et la logique semble déraisonner. Nicolas Tourte excelle dans l’oxymore, figure de style qui flirte avec l’absurde. D’autant que ses œuvres sont belles à regarder.

Dans une époque riche en fractures, en questionnements et en cloisonnements, ses Paraciels, la pièce la plus ancienne de l’exposition, composée de quatre parapluies blancs sur lesquels défile, en décalé, un ciel nuageux, sont autant de rêves éveillés que de vérités mensongères qui poussent le visiteur à prendre un peu de hauteur.

Sous sa baguette, l’objet quotidien perd à la fois sa fonction et son identité. Nicolas Tourte manie la vidéo en boucle, non pour informer, mais au contraire pour mieux brouiller les pistes. Dans l’œuvre Paysage, va et vient, il égratigne, une fois encore, l’ordre et les cycles d’une nature qui l’intrigue puisque seul le mouvement d’une plaque bleue comme le ciel redessine la montagne. En premier plan ? En arrière-plan ? L’artiste nous leurre au niveau de l’image, mais également au niveau de la mise en œuvre.

« Je travaille avec peu de moyens, mais j’aime entretenir un lien équivoque entre le réel et le virtuel, le faux et le vrai. Je me plais à laisser croire que mes œuvres sont réalisées à coups de haute technologie, alors qu’il n’en est rien », explique l’artiste, qui a déjà été choisi à plusieurs reprises par la maison Hermès(La Tête dans les nuages en 2014 et L’Oeil du flâneur en 2015) afin de donner à ses objets cultes un usage tout à fait inattendu.
Avec la complicité de Renato Casciani, collectionneur et curateur, Nicolas Tourte a composé la scénographie de l’exposition dans le droit fil du chef-d’œuvre de Lewis Caroll. Les déséquilibres, les inversions et les changements d’échelle savamment orchestrés décident ici d’une réalité augmentée : entre un panoramique de strates de schistes démultipliées, une paire de chaises en lévitation qui évoquent un objet quotidien tellement perturbé qu’il en est devenu inutile et une plaque d’égout aux motifs répétitifs évoquant de loin une mégalopole kafkaïenne, l’artiste interroge, d’un pied de nez, notre rapport au monde.

Grâce à la technologie, l’impromptu peut aussi devenir un moteur dans le processus créatif. Ainsi, en programmant certains algorithmes, l’artiste fait face à des propositions qui ne sont pas de son seul fait. À lui de les accepter ou de les rectifier. « Cela m’ennuie d’avoir l’idée d’une pièce toute faite. L’imprévu me redynamise et me pousse à toujours aller au-delà », poursuit-il.
Dans ce jeu d’équilibriste, Nicolas Tourte instille, en sourdine, de petites doses d’humour, « tentative pour décaper les grands sentiments de leur connerie » (Raymond queneau).  Cela commence par le titre de l’exposition : Drag & Drop. Alors, glissez-déposez, mais évitez la corbeille.

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