A place to BEEP / Mémorial de Montormel

Cemetary revolution, 2017
Sculpture / Bois / Prototype / Dimensions variables

Line up, 2017
Installation / Charbon de bois et marbre blanc / Dimensions variables

xyz, 2017
Installation / bois et matériaux divers / Dimensions variables

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Crédit photo : Nicolas Tourte, Valentin Tyteca

RÊVEUR CONTEMPORAIN / Entretien : Nicolas Tourte & Marie-Françoise Bouttemy

MFB : Quel sentiment avez-vous eu en découvrant le château d’Hardelot ? Est-il un sujet « comme un autre » ou avez-vous ressenti un effet d’exotisme lié à l’architecture de ce manoir anglais néo-gothique du XIXe siècle ?

NT : J’ai d’abord été séduit par les contours du château et les découpes qu’il opère sur l’horizon quand on le découvre de manière frontale. Les espaces dans lesquels j’interviens ont une importance capitale ; je choisis les œuvres qui résonnent avec l’espace et la fable du lieu. Créer in situ est très stimulant. Dans le cas du château d’Hardelot, j’accorde une attention particulière à sa proximité avec la nature, plus précisément les cours d’eau, les lacs et la mer…

MFB : Vos installations et vidéos nous font entrer dans un monde parallèle où vous captez des détails du quotidien ou des perceptions inattendues. Comment avez-vous conçu l’exposition alors que nous sommes dans l’ambiance d’une demeure victorienne ?

NT : Il y a des choix qui naissent du nom des salles, de leur thématique, notamment en plaçant discrètement la projection vidéo Smoker’s Dream dans le fumoir. D’autres liens s’établissent avec des objets, des constellations de bibelots. Il y a également la volonté de ponctuer certains aspects de l’architecture, d’accentuer une lecture intérieure en développant un imaginaire autre.

MFB : Le défi n’est-il pas de réaliser une sorte d’alchimie entre l’art de vivre franco-britannique et les territoires imaginaires de vos créations ?

NT : Je ne perçois pas cette exposition comme un défi mais plutôt comme un jeu de piste, un dialogue qui porte sur le résultat de l’addition d’un fragment de salle, d’un objet et de mes recherches visuelles.

MFB : Le parcours de l’exposition est constitué de manière kaléidoscopique où chaque pièce du château déploie une thématique en lien avec votre univers. Quel est le fil rouge de ce parcours ?

NT : Le lien entre toutes ces interactions est à la fois sec et humide. C’est une paire de menottes élastiques, une chaîne métaphorique dont on a la possibilité de se défaire ou de rester prisonnier.
Évoquons le temps qui passe, interrogeons le réel, évacuons les strates superficielles de l’épiderme médiatique pour sonder notre devenir.

MFB : La figure humaine est absente de vos œuvres exposées, comme pour révoquer la parole au profit d’une lecture sensible d’un détail ou de la nature. Il y a quelque chose de doux, lent, stable alors que les vidéos sont paradoxalement l’espace du mouvement, de la perpétuité.

NT : Dans ma production, l’ensemble des éléments laissant place à la figure et au corps s’apparente à la farce.
J’ai délaissé les travaux anthropomorphiques pour une ondée de matières hypnotiques. La plupart des pièces du château possédant une charge de stimuli importante, l’apparition de formes humaines aurait déséquilibré l’atmosphère monastique et méditative que je tentais d’atteindre.

MFB : Le soin que vous apportez à la réalisation et à la finition de vos installations me renvoie à l’objet artisanal et aux arts décoratifs. Comment les concevez-vous, mettez-vous du temps à leurs réalisations ?

NT : Les phases par lesquelles je passe pour concevoir tous ces éléments débutent par le dessin, plus une esquisse qu’une épure, au début en tout cas. Cette étape tient lieu d’archive, de note, d’évaluation et de correction. La photographie et son montage peuvent également se substituer à cette introduction. Il m’arrive d’éprouver les idées en passant par le spectre de logiciels 3D. Le fait que je soigne les réalisations est peut-être lié à la fascination installée en moi lorsque j’étudiais les détails anatomiques des lépidoptères et les textures minérales. L’installation de l’ennui lié au travail répétitif m’incite à expérimenter techniques et matières nouvelles. Un de mes projets futurs serait de mener une expérience professionnelle visant à devenir l’apprenti éphémère traversant une myriade de métiers, dans l’idée qu’à chaque sortie de route s’opère un lot de confrontations nouvelles offrant un mode empirique inédit. Dans le processus de réalisation d’une œuvre, le temps ne compte que parce qu’il a vocation à réflexion. Il est vecteur de productivité sous adrénaline lorsque une échéance touche à sa fin.

MFB : Dès l’entrée dans le château, avec le dispositif vidéo interactif « Orgabulle », vous vous positionnez comme l’artiste qui se confronte avec poésie à l’histoire du lieu. Quel rôle incarnez-vous en tant qu’artiste contemporain ?

NT : Je ne sais pas si j’interprète un rôle. Si je devais revêtir une peau plutôt qu’une autre, peut-être serait-ce celle d’un animal aux propriétés mimétiques qui aspire à transmettre un élément au plus grand nombre. Je me vois également comme un brouilleur de pistes.

MFB : Que vous inspire la salle à manger où vous avez choisi le dispositif vidéo « Burn Out » ?

NT : Dans un renfoncement de la pièce se trouve un buste de Napoléon III. Peut-être a-t-il fait résonner en moi la nécessité de barrer l’accès à ce fragment de pierre. Burn Out, c’est un peu un élément de barricade dont les flammes lèchent les pieds d’une structure, une menace qui plane sur la stabilité d’un ordre établi.

MFB : Nous traversons des pièces du château où des épisodes guerriers entre la France et la Grande-Bretagne sont évoqués. À quoi cela vous renvoie ?

NT : Cela fait résonner en moi une partie de ping-pong, qui s’échelonne dans le temps, dont le rapport au réel, la taille des terrains et les protagonistes varient selon l’époque.

MFB : Les titres que vous donnez à vos œuvres sont-ils des clés de lecture pour une immersion ?

NT : Je pense que l’immersion peut s’opérer sans sésame particulier, encore faut-il être suffisamment disposé à s’ouvrir. Les titres peuvent influencer le spectateur sur la strate de lecture à adopter à une œuvre mais ils peuvent aussi l’induire en erreur. J’avoue détenir une certaine jubilation à fausser le chemin.

MFB : L’imaginaire est un champ énergétique grâce auquel on atteint un nouvel état de l’être. C’est ce que nous apprenons avec vos œuvres ? Atteindre un état de bien-être ?

NT : Pas nécessairement, enfin ce n’est pas ce que je recherche, mais si l’on y éprouve ces sentiments, je n’y vois pas d’objection. Les pièces installées dans le château sont assez consensuelles et peuvent se réclamer de notions méditatives et hypnotiques. Ce n’est qu’un versant de ma production. D’autres pièces jouent sur les phénomènes d’attraction/répulsion ou les mises en situation de l’enveloppe charnelle inspirent des sentiments inverses.

MFB : Toute improvisation et spontanéité est inopportune dans vos créations. Ce temps d’observation, de réflexion, de création qui vous est cher est-il plus le fruit de votre formation ou est-il lié à votre personnalité ?

NT : Ce n’est pas absolument exact, car une partie de mes inspirations est extraite du chaos (né de la vie). Je peux saisir dans le désordre une phase adaptée à mon intention, l’accident est un portail ouvert sur la découverte. C’est d’ailleurs de cette façon que j’ai débuté les expériences autour de ce qu’on nomme aujourd’hui mapping. En revanche, une fois que le résultat s’est matérialisé dans mon esprit, je m’active à aller au plus loin dans le détail.

MFB : Nous terminons le parcours par l’installation vidéo emblématique et monumentale « Lupanar » qui méduse littéralement le visiteur. On y retrouve votre univers poétique et sensible. Le thème de l’eau entre en résonance avec l’environnement du château d’Hardelot, à savoir les douves, le lac des Miroirs et même le détroit de la Manche à proximité. Quelle est l’histoire de cette œuvre ?

NT : Le projet a été conçu à Rome lors d’une résidence d’artiste. Réalisé pour Interstice #10, événement transmédia organisé par la Station Mir (Caen), la génération de cette pièce monumentale dans la grande galerie de l’ESAM fut considérablement influencée par mon séjour dans la ville éternelle. J’ai dans mon processus de création l’habitude d’emmagasiner des images fixes et animées provenant de mon environnement immédiat. L’atelier Wicar, se trouvant proche des rives du Tibre, je ne pouvais que focaliser sur la violence de certains de ses segments. Lors de ma période de travail, les fortes pluies lui permettaient un contraste de niveaux impressionnant. J’assimilais à ce fleuve érectile des bribes de mon voyage récent au Mexique (en me remémorant l’aspect calligraphique de bas-reliefs dans lesquels l’image du serpent est très présente). Le titre de cette installation vidéo est venu à la lecture d’un ouvrage évoquant la vie à Pompéi avant l’éruption du Vésuve.

MFB : Que peut apporter cette confrontation entre l’art contemporain et l’histoire du site ? S’agit-il de faire ressortir des sujets universels, de créer un dialogue au-delà des frontières temporelles et spatiales ?

NT : Ce qui m’intéresse dans ce contexte, c’est le fait que des visiteurs se retrouvent face à des éléments qu’ils n’ont pas prévu d’évaluer. J’imagine les réfractaires élever leur scepticisme, retourner à leur point de départ et formuler, après quelques heures de digestion picturale, un sentiment évoluant vers une contrée située au-dessus du niveau de la mer.

Entretien avec Alexandra Cardarelli et Nicolas Tourte pour la revue Inside Art en 2015

  1. Tu viens de terminer une période de résidence chez l’Atelier Wicar. Quel est le résultat artistique après trois mois ?

Je pensais pouvoir me dévouer pleinement à “apogée” mon dessein initial, durant les 3 mois de résidence qui m’étaient octroyés. Grâce aux propriétés aléatoires de mon emploi du temps, je fus sollicité par d’autres projets à la même époque, ceux-ci furent considérablement influencés par mon séjour romain.

Les phases de travail ayant subi cette contamination ont débuté par ma présentation au festival Interstice (Caen, France) organisé par la Station Mir. J’ai investi la grande galerie de l’ESAM (École Supérieure des Arts et Médias), qui est un espace tout en hauteur avoisinant les 160 m² au sol.

La proximité du Tibre lors de l’élaboration de ces esquisses s’est traduite dans la gestation de mon installation vidéo “Lupanar”, qui est un circuit fermé dans lequel s’écoule virtuellement un torrent, qui ondule dans l’espace d’exposition et se dénoue sur plus de 40 m de long.

J’ai l’habitude d’emmagasiner des images fixes et animées provenant de mon environnement immédiat. L’atelier Wicar se trouvant proche des rives du fleuve, je ne pouvais que focaliser sur la violence de certains de ses segments. Lors de ma venue, les fortes pluies lui permettaient un contraste de niveaux impressionnant. J’assimilais à ce fleuve érectile des bribes de mon voyage récent au Mexique (en me remémorant l’aspect calligraphique de bas-reliefs dans lesquels l’image du serpent est très présente). Le titre de cette installation vidéo est venu à la lecture d’un ouvrage évoquant la vie à Pompéi avant l’éruption du Vésuve.

Une accroche notable dans mon séjour romain est la confrontation à la forme hexagonale. Dès mon entrée dans l’atelier Wicar, le jour de mon arrivée, en ouvrant pour la première fois la porte, la façade de la serrure est tombée sur le carrelage aux joints friables : il m’a semblé amusant de prendre la chute de cette pièce métallique comme un signe. J’ai naturellement pris cette forme à partie pour débuter mes essais plastiques.
Un peu plus tard, alors que je me baladais sur les bords de la Méditerranée, la lumière était mauvaise et la zone parcourue ennuyeuse. J’activai l’application Maps de mon téléphone et fis défiler le rivage à grands coups d’index. Quelle ne fut pas ma surprise lorsque je découvris une surface hexagonale, marquée comme une immensité lacustre (Jung es-tu là ?). Il s’agissait du lac de Trajan, qui allait me permettre de développer l’idée de ma prime intention.
Celle-ci muta vers une uchronie concernant l’un des premiers modèles de logistique portuaire. Le résultat fut une maquette en carton plume transposée plus tard en marbre (en image dans le dossier Dropbox). Une autre est à l’étude, dressée comme un bouclier-écran sur lequel est projetée une texture vidéo en travertin.

À la même période, et toujours dans le même registre formel, je générais un projet d’élévation à section hexagonale pour la FEW (un parcours d’art contemporain à Wattwiller, France). Lors d’une interlude romaine, je découvris le lieu qui m’était destiné : celui-ci était pourvu d’un sol composé d’anciennes tommettes de terre cuite… hexagonales.

  1. Qu’est-ce que ça représente, en particulier pour un artiste contemporain, de passer cette période à Rome, la destination la plus briguée dès le temps du Grand Tour ?

C’est à la fois frustrant et très stimulant. Frustrant car je n’ai pu séjourner que la moitié du temps qui m’était incombé, car je devais nourrir d’autres projets. De plus, je me suis réellement senti chez moi : c’était très étrange de rendre mes clés. Stimulant car la ville recèle de mille et une merveilles à explorer, c’est l’occasion de s’imposer un mode de vie déambulatoire qui permet de découvrir les hauts lieux du patrimoine romain, mais également les endroits délaissés par le regard humain, ce que j’affectionne particulièrement. Je pense par exemple à une prise de vue que j’ai opérée dans les jardins de la villa Borghese (Monolithe, 2015). Il y a une infinité de niches discrètes qui peuvent, le temps d’un changement de point de vue, faire sens et faire écho à notre mode de vie parfois absurde, si on se donne le temps de se détourner des points d’intérêt touristiques.

  1. Qu’est-ce que tu considères comme la chose la plus intéressante de l’idée de résidence artistique ?

  2. Hormis les possibilités de rencontres et de découvertes culinaires, ce que j’aime dans le temps de résidence est de passer entre les parenthèses de l’ordinaire, s’offrir une part de liberté différente de celle du quotidien. C’est un peu comme si on me proposait de rentrer dans une nouvelle aire de jeu, avec un ensemble de règles inconnues.

Dans un second temps, c’est le fait de pouvoir entrer dans une mécanique de travail impassible, rester concentré sur un objectif. Faire l’impasse sur les besoins en sommeil, en calories. Entrer dans un état proche de la transe. Émerger après quelques jours et comprendre, un peu déboussolé tout de même, que cette nouvelle vie se mue dans un autre quotidien, qui à son tour peut se balayer en quelques heures d’avion, en rentrant chez soi et en s’y trouvant étranger.

  1. Tu as utilisé plusieurs types de médiums jusqu’à présent : avec lequel tu sens t’exprimer au maximum ?

Même si de prime abord l’utilisation de la vidéo semble prendre une grande place, je dirais que tous les médiums (excepté la peinture que j’ai mise de côté il y a plus de 10 ans) m’amènent à ce sentiment, à condition de les alterner. Je suis quelqu’un qui se lasse vite des choses. Je passe énormément de temps sur l’ordinateur, mais je dépense également beaucoup d’énergie en dessin (que je ne montre que très rarement), mais également en sculpture et en volume. Ce que j’apprécie dans la pratique physique de cette dernière, c’est l’état méditatif qu’elle me procure, car une fois l’idée circonscrite, je me mets à la tâche presque machinalement et, en parallèle de cette réalisation physique, je pense à un autre projet et résous des problèmes annexes.
J’aime cette idée d’être mon exécutant tout en me détachant de la question technique, une fois que le processus de réalisation est résolu bien sûr. J’aurais donc beaucoup de mal à choisir entre tel et tel média. De plus, j’ai le sentiment, tout en ayant conscience de ne pas être un artiste conceptuel, que l’idée est maîtresse de l’œuvre bien avant sa coquille, sa texture avec laquelle elle est proposée, ce qui d’ailleurs m’amuse beaucoup.

Si toutefois j’étais contraint de choisir, à la minute où je réponds à cette question, j’opterais pour la prise de vue photographique, car outre le fait de fixer des images, elle me sert à prendre des notes : ready-made inavoués, idées, glissements de terrain dans l’espace domestique… Ces éléments constituent des bases de recherche et ont plus de valeur qu’une œuvre terminée, que je pourrais refaire si elle venait à manquer.

  1. Si je ne me trompe pas, dans tes œuvres il y a une allusion au ready-made de Marcel Duchamp, au surréalisme. Quels sont tes maîtres ?

Oui, les ready-made sont omniprésents mais jamais présentés à 100 % comme tels : il y a toujours une modification plus ou moins subtile, qu’elle soit d’ordre mécanique, virtuel ou formel. Par exemple, dans “Hyperventilation”, un mécanisme rend vivante la boîte de jus d’orange en carton qui se gonfle et se dégonfle. Dans “Punish Yourself”, les tréteaux sont siamois et l’un d’eux subit un léger affaissement. Il me semble toujours très intéressant d’augmenter un objet, de le détourner afin de le questionner, même si la pratique initiée par Marcel Duchamp est désormais séculaire.

Je ne sais pas si l’on peut parler de “maîtres”, mais les artistes que j’affectionne proviennent de domaines très variés. Parmi les plus anciens, je pense à Albrecht Dürer et Jérôme Bosch (surtout la partie droite du Jardin des délices). Lorsque j’étais étudiant, j’étais proche du travail de Pierrick Sorin, j’aimais les premières vidéos de Bill Viola (The Reflecting Pool, Anthem) et les Cremaster Cycle de Matthew Barney, les projets sur l’eau de Fabrizio Plessi, l’univers acidulé de Pipilotti Rist, les dolls de Tony Oursler, la carrière de Louise Bourgeois… J’avoue m’arrêter souvent devant les œuvres de Donald Judd dont l’épure m’apporte beaucoup de quiétude. En ce moment, je suis le travail d’Éric Tabuchi, qui oscille entre photographie et pratique du volume.
Récemment, j’ai trouvé très juste la pièce d’Aristarkh Chernyshev, “Jesus Touch” : un crucifix constitué de cinq écrans tactiles dans lequel on peut faire défiler une série de crucifixions appartenant à l’histoire de l’art. Il y a également la peinture de Stéphane Balleux, les réalisations de Laurent Tixador…

  1. Plusieurs fois dans ton travail tu es parti d’objets trouvés que, à l’aide de la vidéoprojection, créent un effet aliénant dans le spectateur. Est-ce que tu veux créer une réalité différente de celle existante ?

Mon intention est d’augmenter l’objet d’une part de jeu. Je crée une forme autonome, qui est scrutée dans l’espoir d’une évolution, d’un dénouement, qui n’arrive jamais. C’est une catégorie de collage à dessein hypnotique. Un moment d’égarement poétique vécu, déclenché par une situation absurde qu’il m’est possible de transmettre.

  1. Qu’est-ce qui te plaît dans cette forme d’altération ?

De permettre à un mouvement, à une scène de se répéter à l’infini sans avoir à donner un début et une fin. Faire abstraction d’un scénario tout en ayant tenté d’en établir un.

  1. Quels sont vos projets futurs ?

Mon esprit sature d’envies, ce qui les draine en ce moment c’est la réfection d’une ancienne usine, qui à terme est destinée à un nouvel espace de travail. Gagnant en place, j’imagine des projets d’atelier plus ambitieux. Je réfléchis à une nouvelle organisation dans mon fonctionnement.

J’aime varier les approches, de ce fait je débute une collaboration avec un metteur en scène (Laurent Hatat) sur une pièce de théâtre écrite à la base de la nouvelle de Nancy Huston, Une adoration.

Plus tard je souhaite réaliser un film.

J’ai un projet d’exposition au musée de la Piscine (Roubaix, France) axé sur la commémoration de la Grande Guerre, y seront déployées des pièces déjà produites, dont POW (en image dans le dossier Dropbox), avec une œuvre spécialement imaginée pour les lieux.

J’ai débuté une série de trente photomontages nommés “Vues stratigraphiques”, un travail sur la strate, le paysage et la répétition et j’attends la réponse d’un projet d’exposition “hors les murs” en collaboration avec la galerie Laure Roynette (Paris) qui me représente.

All is true / Entretien entre Virginie Jux et Nicolas Tourte pour la revue Ten-Ten en 2015


All is true!

Voici un artiste-bricoleur qui a plus d’un « trou » dans son sac. Avec une économie de moyens et une dépense considérable d’énergie il s’amuse avec les images (photos, montages, vidéos), les codes, les mots, l’histoire de l’art et l’histoire du monde. Il s’engouffre dans la moindre faille pour nous proposer un travail des profondeurs sans compromis.
Nicolas Tourte vit à Lille et est représenté par la galerie Laure Roynette à Paris. Il a exposé en Europe, notamment en Belgique, mais aussi en Asie et au Mexique.

La représentation récurrente du trou qu’il soit ouverture, faille, fissure ou orifice, est un élément que l’on retrouve souvent dans ton travail, c’est un choix conscient, une véritable volonté d’exploiter le vide ou un pur hasard?


Par quel trou commencer ? étrangement ce mot ne m’inspire guère, ne serait-ce que par sa consonance, je préfère en effet ses synonymes. Ses représentations dans l’art sont souvent préméditées. Ce qui m’intéresse moi ce sont les nombreux orifices du corps humain qui assurent son fonctionnement, soit par automatismes, soit par actions conscientes. Le corps humain est une machine vieille comme le monde, dont l’efficacité repose en partie sur des orifices. L’ouverture ne concerne pas seulement l’esprit mais aussi l’enveloppe charnelle! Si vous privez un homme de quelques orifices, il dépérit rapidement car tout transite par là, fluides sexuels, oxygène, nutriments … Ce n’est donc pas toujours un hasard !


Pour toi c’est quoi un orifice ?
C’est à la fois une possibilité de fuite poétique, un puits des possibles. Un creuset dans lequel il fait bon se laisser aller aux expérimentations les plus tièdes. Invoquer une alchimie des plus sombres. À l’encontre d’une « happy end », c’est aussi une fin en cul-de-sac, le trou noir toujours prêt à engloutir la moindre des espérances.


Pourquoi retrouvons- nous la bouche dans plusieurs de tes pièces ? Le lien entre la bouche et la parole est évident, mais encore ?

Souvent dans mon travail la parole passe en arrière-plan, même si certaines paires de lèvres émettent des sons et dialoguent entre elles, je focalise plutôt sur les possibles entrées / sorties qui transitent par là. C’est pour moi une masse pulpeuse aux diverses fonctions. L’interstice buccal peut être le lieu de la libre circulation de mucus, c’est aussi la lisière d’une forêt à l’écosystème varié , la limite psychologique d’un danger immatériel, le portail du fantastique. Quand j’aborde la bouche et sa périphérie, je visionne des séquences cinématographiques où là aussi, visuellement et symboliquement, la bouche crève l’écran. Soit elle me renvoie vers quelque chose d’érotique, soit elle participe à une action marquée par le combat.
L’embouchure de ce passage aux embruns visqueux est l’entrée de l’appareil digestif, là où la salive débute le travail de démantèlement des aliments telle une formidable décharge prête à tout transformer, trier, recycler.


Le trou est-il un moyen de détourner les codes? Si oui, ces détournements sont-ils une volonté d’iconoclaste revendiquée?


C’est surtout une phase d’approche qui stimule mon imaginaire et peut faire de même avec celui du spectateur. J’admets volontiers aimer chatouiller les quelques mœurs fossiles encore vivantes mais cela ne constitue pas l’essence de ma démarche artistique. Si je détourne certains codes, sans jamais vraiment tomber dans le trou, c’est surtout pour aborder la question du beau.
Par exemple, j’ai travaillé avec une infirmière à domicile qui me contactait lorsque des cas avancés de plaies étaient susceptibles de m’intéresser. La plaie est elle aussi une ouverture, un trou. Je les photographiais alors, comme l’on peut s’émerveiller devant une fleur. Pour conclure je dirais que ce qu’il y a de plus important est de trouver non pas un sujet pouvant heurter ou déstabiliser autrui mais de tenter de faire s’interroger l’autre sur ce qu’on lui a appris à trouver beau, délicieux et enchanteur. Le concept du beau est fluctuant, lié à une époque, un milieu, à des critères et dépend de celui qui regarde.


L’utilisation fréquente de la vidéo, des images en boucle et/ou répétitives t’apparaît-elle comme une façon d’échapper au vide?


C’est amusant que tu me demandes cela alors que j’ai en partie débuté l’exploration abyssale du médium vidéo afin de gagner de la place dans le studio que j’habitais, lorsque j’étais étudiant, en 2002!
Traiter des images en boucle évite de donner un début et une fin à une séquence animée. J’ai pourtant souvent essayé de construire des narrations, des expérimentations de longue durée. À chaque tentative je réduisais, coupais, samplais et focalisais sur un instant rémanent comme s’il s’agissait de rythmer une obsession mécanique résiduelle. L’envie demeure cependant de générer une forme de long métrage…
Si toutes ces extractions, ces images vidéo (qui la plupart du temps sont sonorisées), emplissent les espaces d’exposition jusqu’à épuiser et agacer par leur répétition les personnes qui y travaillent, elles retiennent quelques minutes les spectateurs qui vivent un moment de flottement durant lequel le dénouement reste clos, puisque sans cesse recommencé.


Quelle est la place du vide dans ton travail sur les échelles et les proportions, la micro et la macro ?


Le vide m’attire, il me donne une soif d’exploration et d’aventure au-delà d’une géographie des sentiers battus. Dans les rapports d’échelle sur lesquels je travaille, notamment dans mes « paysages microcosmiques », je recréé des vues, des mondes, j’interprète des paysages naturels que j’ai pu visiter ou découvrir dans les livres ou au cinéma que j’intègre à une vision fantasmatique. Je crée des grottes, des gouffres, des cratères, des ruines. Tout cela est encore très lié à la thématique de la faille, du vide, du trou.


Le trou génère-t-il une angoisse pour toi?


Non, pas particulièrement. Ce qui m’angoisse c’est lorsque je tombe sur un reportage évoquant la raréfaction d’une niche écologique ou portant sur l’extinction d’une espèce animale ou végétale. En revanche je me réjouis du fait qu’il puisse devenir un terrain anxiogène pour le spectateur.


Peur du vide?


Non. Je peux m’y jeter


Les matériaux que tu utilises sont très ancrés dans notre quotidien et sont assez prosaïques (bac de douche, poubelle, pince à linge…), fais-tu un lien entre ta démarche et le mouvement du pop art ? Si oui lequel ?


Je ne fais qu’instaurer un dialogue avec ces formes, même si elles appartiennent à l’ordinaire et font l’objet d’une consommation de masse, je ne me sens pas proche du pop art, même lorsque des clins d’œil évidents émergent de mon travail. (Ventis Slow).
Je place de manière plus ou moins subtile des références empruntées à l’histoire de l’art dans ma production et je dois avouer qu’il m’est agréable de brouiller les pistes avec ce genre de relectures.


Que penses-tu du sujet de philo de cette session 2014: Les œuvres éduquent-elles notre perception?


La question est compliquée car la perception dépend de nombreux paramètres et surtout de l’individu qui perçoit! L’art est un langage à la fois universel et élitiste qui va effectivement introduire des parasites dans la façon d’appréhender, de lire le monde et cela à différents degrés.
 Sans vouloir tomber dans un populisme dénué d’intérêt je trouve important de donner une première couche de lecture accessible. Une clé enfuie superficiellement dans le sable d’un bac sur lequel il suffirait de souffler pour accéder aux premières strates. D’où la récurrence d’éléments familiers, domestiques, dans mon travail

Texte de Béatrice Meunier-Dery / pour l’artothèque Orcca à destination tout public en 2009

Nicolas Tourte fait partie de cette génération d’artiste qui joue avec les mots, les expressions, avec les images, les histoires comme s’ils avaient un décodeur personnel et particulier sur le monde. Ce qui interpelle Nicolas Tourte ne vous poserait peut être pas question mais les réponses à ses préoccupations nous laissent surpris voire parfois légèrement inquiet… Son univers et ses références nous parlent, son langage se sert et puise à l’enfance… Celle où l’imagination fertile sait écrire des histoires en mélangeant tout et rien… L’entonnoir devient un objet magique qui permet de faire passer les idées par un petit couloir en plastique jaune pâle et transparent pour déboucher sur un ailleurs choisi avec soin, attrapant au passage tout ce qui va faire sens ou pas d’ailleurs… Ce qui n’a ni queue ni tête habite aussi son travail…et à défaut possède beaucoup d’yeux (comme des trous), et de chairs remodelées…Les choses ne sont pas prises au pied de la lettre mais détournées, interprétés, moulinées.}

L’homme semble devenir un élément dérisoire dans des histoires où il est confronté à sa taille minuscule dans des espaces hostiles. On imagine l’artiste, enfant, devant la télévision à regarder la quatrième dimension, puits d’idées de scénarii. Cette série est une anthologie d’histoires fantastiques, étranges, énigmatiques dont le but était, comme le disait son créateur Rod Serling, « de frapper le téléspectateur, de le choquer par la chute toujours inattendue, surprenante et singulière de chacune de ces histoires ». Et, on se surprend à se demander d’où sort cet œil de cyclope qui explose un pauvre gars tout nu? scène entrecoupée d’un truc baveux qu’on préfère ne pas chercher à identifier, enfin peut être, mais pas sûr…!

Il s’égare dans la nature hostile de sa table de cuisine entre les restes d’une poire et une colline de marc de café planté d’aiguilles de pin où nous le contemplons évanoui, drap de bain magenta et tee shirt noir, en tenue de petit déjeuner? (Même Gulliver était en uniforme quand il échoue à Brobdingnag (1))

Une vieille 2CV est garée sur une falaise en bois qui se donne l’illusion d’être Étretat le temps d’une vidéo. Un corps chute. On observe une silhouette féminine s’éloigner du bord. Elle vient tout juste de le pousser… Assassinat offert par Nicolas Tourte, l’enfant terrible de la falsification.

L’artiste trouve dans le numérique la baguette magique qui lui permet de tout faire, là où aucune colle de la nouvelle génération ne peut encore rien pour lui à part être collé au plafond comme une chauve-souris… Il fait de ses mains des « poumons » parce qu’il met des mains au bout de ses doigts ainsi de suite jusqu’à obtenir une structure vivante qui doit respirer telles les branchies de larve de triton. Il colle deux avant-bras ensemble et suspend le tout à un cintre… L’artiste s’intéresse aussi à l’élément incongru dans une logique de l’absurde.

Il oscille entre le poétique et l’art «tripal» dans ce qu’il a de primaire… il hybride des parties de corps comme ce que l’on pourrait imaginer être un organe énucléé bordé de dents de lait (dont certaines manquent à l’appel) sur fond de muqueuse irritée? De muscle dépiauté? Bref, un vieux cauchemar des familles… Et on rit nerveusement bien sûr, on est surtout soulagé(e) de regarder certaines vidéos l’estomac vide. Il y a des grumeaux roses au bord d’un bol, miettes de céréales engluées dans du lait fraise? D’autres tombées de la veille au pied d’un brûleur de gaz qui a fait déborder le cacao, celui qui colore la peau de lait qui frémit, se plisse, s’étoile après, quand elle ne repose plus que sur quelques millimètres de liquide, enfin si j’ai tout compris, pendant qu’une tartine saute de l’enfer d’un grille pain, que le serpent métallique du fond de la baignoire fasse un dernier soubresaut avant de mourir et que la chasse d’eau emporte avec elle un truc tombé de haut qui se noie sous nos yeux effarés. Voilà, la vision séquencée d’un matin de l’artiste qui livre un regard différent sur ce qui lui « saute aux yeux ». Il observe des mondes dans notre monde: « Les zones dans lesquelles je m’ aventure sont des réductions du monde, une partie de mon travail consiste à rendre autonome ces paysages orphelins » est-il écrit dans son petit catalogue « très tôt sur l’oreiller tréteaux sur l’oreiller » au dessus d’une photo de doigts qui font saigner un morceau de fraise qu’il va peut être bien coller sur une parois visqueuse…

Mouvements perpétuels…

La notion de cycle est importante dans le travail de l’artiste, ainsi que celle de la répétition (parfois même jusqu’à l’absurde et avec humour) Les images d’une vidéo semblent tourner en boucle… puis évoluent au moment où la question se pose. Ce peut être aussi un infime détail qui change, de petites choses à peine remarquables qui évoluent discrètement. Un plan arrière qui glisse derrière un premier plan soigneusement découpé.

Mais quel ange es-tu? Deux écrans de la même taille à côté l’un de l’autre et une série de causes à effets s’enchaînent. Les battement d’ailes de deux oiseaux rythment l’un , une goutte virtuelle saute de l’un à l’autre écran à rebours (de droite à gauche, sens inverse de lecture…) Le mécanisme est presque horloger, le système de balancier visuel fonctionne à merveille. A vouloir tout enregistrer en même temps notre cœur se met à tourner lui aussi… Impressions physiques, sensations de vertige.

Quand l’artiste nous propose plusieurs images simultanément, seules quelques-unes semblent animées, lors que d’autres plans sont fixes. Certains le restent, d’autres pas…si bien que le spectateur perçoit très vite qu’il est floué et doit revoir plusieurs fois l’ensemble pour tout découvrir. Nicolas Tourte a tellement de culot que l’on fini par remettre notre propre perception en question. Quel est l’univers que je perçois en temps « ordinaire » puisque ce qu’il nous met sous les yeux ne l’est plus, pas, est saugrenu, loufoque, déplaisant, marrant, « spécial » est le mot…